lundi 24 août 2009

Journal salzbourgeois - Dimanche 16 août - Le XXe siècle de Barenboïm, Boulez et… Riccardo Muti

Le vingtième siècle est à l’honneur le temps d’un dimanche : le matin – comme il se doit – visite aux Wiener, sous la direction d’un de leurs chefs préférés (qui n’est pas le mien, loin de là), Riccardo Muti, que l’intendant Flimm semble hélas considérer comme incontournable. Le responsable des concerts du festival, Markus Hinterhäuser, a raconté comment il a dû batailler pour convaincre Muti et les Philharmoniker, tous aussi conservateurs, d’oser mettre à leur programme une œuvre de Varèse, Arcana, qui pourtant est sans doute la plus aisément digestible, pour un tel orchestre, des grandes fresques symphoniques de Varèse. On aimerait avoir son appréciation du résultat : quelqu’un a dû dire à Muti que la musique « contemporaine » (!) proscrivait la sentimentalité, car le produit livré semble sorti du congélateur, sans élan, carré comme une marche militaire : la partition sans la musique, en quelque sorte. Le public, pas vraiment à la recherche de sons nouveaux, en ressort logiquement tout aussi congelé que l’œuvre ainsi ânonnée.

La suite du concert, étonnamment, se révèle beaucoup plus convaincante, avec l’ample Faust-Symphonie de Liszt (autre héros de cette édition du festival) : si le mouvement choral final, déjà souvent attaqué, ne semble guère défendable, le reste de la partition s’avère remarquablement construit, même si le prétexte programmatique est parfois un peu simpliste. Dans ce monde qu’ils maîtrisent beaucoup mieux, Muti et son orchestre réalisent un travail artisanal sans reproche : rien ne viendra mettre en évidence la modernité de la partition, bien sûr, mais les sonorités sont magnifiques à défaut d’être toujours portées par une pensée musicale profonde.

La suite de la journée est consacrée, avec des bonheurs divers, aux jeunes musiciens du West Eastern Divan Orchestra en musique de chambre. Un premier concert, l’après-midi, est entièrement consacré à la musique de Pierre Boulez, dont on connaît les liens avec le mentor de l’orchestre Daniel Barenboim. Ce dernier dirige d’abord Messagesquisse, pour violoncelle solo et six violoncelles : l’œuvre n’est pas, sans doute, la plus riche de Boulez, mais on se demande un peu si la légèreté de ce qu’on entend n’est pas un peu due tout de même à l’interprétation.

Suit alors Anthèmes I pour violon, remplaçant Anthèmes II qui joint au violon un environnement électronique et qui disparaît ainsi du programme. Qu’on se rassure, le spectateur n’est pas privé de sons électroniques pour autant : dans sa grande générosité, M. l’Intendant soi-même (pour une fois présent à un concert) y pourvoit lui-même grâce à la sonnerie de son portable. Merci beaucoup.

La victime de cet affront n’est autre que Michael Barenboim, premier violon de l’orchestre, qui montre avec aisance qu’il ne doit pas qu’à son nom d’occuper ce poste : l’interprétation est techniquement sans faille et musicalement très habitée.

Les jeunes musiciens sont rejoints ensuite par Pierre Boulez lui-même, qui avait assisté de la salle au début du concert et vient alors les diriger dans son chef-d’œuvre Le marteau sans maître. La tension est palpable chez les musiciens, le rendu pas forcément aussi parfait que celui des membres de l’Intercontemporain qui connaissent l’œuvre par cœur, mais on retrouve avec plaisir cette musique toujours fascinante, avec l’apport précieux d’Hilary Summers, l’interprète privilégiée de la partie vocale. Aux saluts, l’ovation du public se transforme en un hommage spontané au maître français malgré les efforts de celui-ci pour rester au second plan : l’émotion et la gratitude du public sont palpables.

Le soir, cette copieuse journée de concerts prend fin avec les mêmes interprètes que le concert précédent, dans un répertoire plus varié : le juvénile octuor pour cordes de Mendelssohn y est encadré par deux classiques du XXe siècle, la 1ère Symphonie de chambre de Schoenberg (très post-romantique et bien moins intéressante que la seconde) et le Concerto de chambre de Berg, ces deux dernières œuvres dirigées par Daniel Barenboim. L’octuor est joué très correctement, mais on aimerait, de la part de solistes d’un orchestre de jeunes, un peu plus d’élan juvénile. Dans les deux autres œuvres, la direction de Barenboim ne paraît pas produire un effet miraculeux : la symphonie est d’une appréciable homogénéité, le concerto de Berg plus difficile. Il est vrai que les deux solistes eux-mêmes sont tellement inégaux que cette œuvre magnifique en devient difficile à suivre : on retrouve avec plaisir le jeu remarquable de Michael Barenboim, mais le jeune pianiste palestinien Karim Said est largement dépassé par les exigences de la partition ; certains autres musiciens, en particulier les cuivres, montrent malheureusement qu’ils sont encore loin d’un niveau professionnel. La soirée en reste donc à un niveau plus sympathique qu’enthousiasmant : la générosité du projet humaniste du West Eastern Divan Orchestra ne saurait être mise en cause, et cela seul justifie amplement son existence ; mais, d’un point de vue strictement musical, on préfèrera en rester, en matière d’orchestres de jeunes, au splendide Gustav Mahler Jugendorchester qui, semble-t-il, viendra l’an prochain au Festival de Salzbourg.


Le site du Festival de Salzbourg

dimanche 23 août 2009

Journal salzbourgeois - Samedi 15 août : de Haydn à Dusapin

Retour le samedi matin dans une salle plus agréable, la belle salle du Mozarteum, pour une nouvelle Mozart-Matinee, consacrée cette fois entièrement à Haydn, avec un programme sortant de l’ordinaire : après la très courte symphonie Lamentatione (Hob. I:26), c’est le rare Stabat Mater qui occupe l’essentiel du programme, donné sous la direction du directeur musical du Mozarteumorchester, Ivor Bolton, entouré par l’excellent Arnold Schoenberg Chor et un quatuor soliste dont ressortent avec éclat la soprano Sandrine Piau et le ténor Joel Prieto. La première bénéficie d’une belle partition virtuose qu’elle met comme toujours en valeur aussi bien par la sûreté sans faille de sa technique que par un goût et un sens du style non moins infaillibles ; le second, en tout début de carrière, frappe par son aplomb, la justesse de sa déclamation et la richesse de son timbre. L’œuvre elle-même, sans avoir toujours la force innovatrice des messes tardives, justifie pleinement sa programmation, d’autant qu’Ivor Bolton maîtrise ici remarquablement les équilibres et les articulations.

Un court concert de musique de chambre, en écho à la programmation Varèse, clôt la journée, avec deux compositeurs français héritiers de l’intérêt de Varèse pour le son, interprétés par des musiciens de l’Ensemble recherche. La Musique fugitive de Dusapin paraît à vrai dire bien inoffensive face aux créations visionnaires de son aîné ; Vortex Temporum de Gérard Grisey est en revanche désormais un classique du répertoire de la musique de chambre d’aujourd’hui : poésie sonore, réduction des moyens et visions cosmiques tout à la fois. Dommage que la marginalité de ce concert ne lui ait attiré qu’un maigre public : malgré la qualité du programme et des interprètes, l’ambiance n’y était pas vraiment.

Journal salzbourgeois - Vendredi 14 août : Respect ? (Al gran sole carico d’amore)

Après quelques jours d’interruption, retour à Salzbourg pour une journée consacrée aux deux salles problématiques du festival, deux salles qui ont en commun d’être utilisables pour tout ce qu’on veut, étant donné que toutes deux ne sont propres à rien.

On peut donc faire de l’opéra à la Felsenreitschule, lieu étonnant marqué par un fond de scène constitué par des galeries en alvéoles creusées à même le rocher du Mönchsberg, à condition de tenir compte de son acoustique problématique, du manque de profondeur scénique, et de la forte pente d’une salle à la jauge finalement réduite. Et bien sûr, à condition de cacher précisément ce qui fait la beauté du lieu, à savoir le rocher et ses galeries…

Rejouer Al gran sole carico d’amore de Nono, dont l’intendant du festival Jürgen Flimm avait mis en scène la création scénique en 1978 était un véritable défi : non narrative, décrite par son auteur lui-même a posteriori comme « un grand éléphant de moyens, de tout : incroyablement limité », l’œuvre n’a que peu à voir avec la « society » que le festival aime tant mettre en avant (et ce sera pire encore avec M. Pereira) : qu’importe, on ira voir le manifeste d’extrême gauche de Nono en Audi VIP Shuttle – bien mal tourné qui y verrait une contradiction. Que quelques-unes des rares places bon marché soient qui plus est bloquées en raison de haut-parleurs trop généreux est ici d’une délicate ironie.

Disons-le sans détour : concernant le patchwork de textes utilisés comme le projet dramaturgique global de l’œuvre, on ne peut qu’être d’accord avec la critique de son auteur. Seule, ici, la musique vaut quelque chose, avec de très beaux moments surtout orchestraux : les Wiener Philharmoniker s’appliquent, sous la baguette experte et passionnée d’Ingo Metzmacher, tandis que parmi les solistes vocaux les moments de grande tension vocale ne manque malheureusement pas. Mais la faiblesse structurelle de l’œuvre n’a pas empêché Flimm de confier le bébé à une metteuse en scène, l’Anglaise Katie Mitchell, qui a effectué un travail sans doute considérable pour surcharger l’œuvre de vidéos en direct (des acteurs jouent des scènes dans de petites cases en bas à gauche, une équipe – bruyante – filme des images projetées à droite sur un vaste écran) et de bons sentiments.

En ces années 70 où l’œuvre a été créée, le vocabulaire politique était volontiers aussi bien poétique que vigoureux : on n’aurait alors pas hésité à qualifier de fasciste le travail de Mme Mitchell. Aujourd’hui que les idéologies sont, paraît-il, mortes, on est plus policé : on ne sait même plus si on a encore le droit de qualifier ce spectacle prétentieux d’insupportablement sentimental, naïvement technophile, d’un kitsch achevé, où l’héroïsation de l’individu animant les masses prend la place de toute vie collective. De l’élan généreux d’un Nono, et en même temps de l’échec tragique de ces idées généreuses (qui restent toujours plus sympathiques que celles de leurs adversaires d’hier et d’aujourd’hui), on ne sentira rien ici : ce qui reste, c’est une série d’images pieuses, d’une bêtise parfois affolante (les airs inspirés de « Louise Michel » !) et projetées artificiellement vieillies, comme un film muet d’autrefois dont tout doit souligner qu’il n’est pas actuel : images d’albums pour jeunes (ou vieilles) filles romantiques, quand il aurait fallu un coup de poing.

En ces temps où on parle à tort et à travers de respect des œuvres à l’opéra et au théâtre, il serait bon de souligner à quel point, ici, on a affaire à la plus ignoble des trahisons de l’œuvre, de son esprit, de son auteur, devant un public que Nono aurait sans doute à juste titre abhorré. La presse, rassurée de voir l’œuvre réduite à l’insignifiance, a adoré, et le public offre au spectacle un enthousiasme de commande (suivi aussitôt par un oubli profond) : c’est la règle du jeu pour toutes les œuvres rares, et c’est la force des puissants d’aujourd’hui que de pouvoir tout digérer, indifféremment.

Par contraste, le spectacle du soir est bien inoffensif, un sage Liederabend dans la mal nommée Haus für Mozart : réincarnation du triste Kleines Festspielhaus née en 2006, cette salle mal finie semble avoir toujours cherché le moindre effort pour donner l’impression du luxe, mais surtout rien d’autre que l’impression – et j’invite ceux qui aiment s’épancher sur les défauts de Pleyel ou de Bastille à venir se confronter à cette pauvre chose coûteuse : il va sans dire que ni la disposition des places, ni l’acoustique, ne sont le moins du monde réussies…

Les songs de Purcell adaptés par Britten que Magdalena Kozena et Mitsuko Uchida ont choisi de donner en ouverture de leur concert se perdent ainsi sans espoir de salut dans les recoins de la salle : étrange choix que ces harmonisations douteuses qu’on aurait préféré ne pas connaître. Le reste du récital est moins victime de la salle : mais Frauenliebe und -leben (Schumann) est un cycle qu’on entend beaucoup trop pour ses minces mérites (quel texte !) et partage une certaine insignifiance avec les Chansons de Bilitis de Debussy qui suivent après l’entracte. Le plus intéressant vient donc à la fin, avec un autre cycle très souvent joué, les Sieben frühe Lieder de Berg : les qualités de Mitsuko Uchida font alors merveille, et Magdalena Kozena a des affinités évidentes avec l’univers somnambulique de ces Lieder. Il faut pourtant attendre le premier bis (on oubliera le second) pour retrouver la chanteuse morave au sommet de son art de récitaliste : Der Nußbaum (Schumann) n’est là encore pas un choix très original, mais l’intensité magnétique qu’elle y met justifie enfin pleinement ce récital.

dimanche 16 août 2009

Lundi 10 : Pièges du répertoire

Bertrand de Billy n’est pas mon chef préféré, loin de là (son Don Giovanni salzbourgeois était navrant, tout comme sa récente Ariane à Naxos à Munich), mais il fallait bien en passer par lui pour accéder une première fois à la programmation Varèse de ce festival, avec un concert symphonique où il dirige son orchestre, l’ORF Radio-Sinfonieorchester Wien, ou plus familièrement le RSO Wien, orchestre spécialisé dans la musique du XXe et XXIe siècle et aujourd’hui menacé dans sa survie. La première partie du programme était très séduisante sur le papier, et elle n’a pas déçu : les pièces pour orchestre op. 16 de Schoenberg montrent les qualités de l’orchestre, brillant, précis, énergique ; ces chefs-d’œuvre de concentration et de délicatesse sont idéalement présentées, et elles font apparaître Schoenberg pour ce qu’il est, non pas un réformateur austère et amateur de théories, mais un musicien sensuel et gourmand, capable d’une expressivité chaleureuse et délicate. Puis Amériques, l’une des pièces les plus connues de Varèse : on l’avait entendue plus tellurique par l’Ensemble Modern Orchestra et Pierre Boulez à la Salle Pleyel ; l’interprétation est cette fois plus mesurée, et si la pièce perd ainsi un peu en impact sonore, elle y gagne une musicalité plus classique. La pièce apparaît comme une véritable épopée, avec ses épisodes, ses rebondissements, ses hymnes, sans assise programmatique certes, mais avec l’élan conquérant que son titre annonce. La deuxième partie, elle, était bien le pensum qui s’annonçait. On joue en ce moment à Salzbourg Moïse et Pharaon de Rossini, que je n’ai pas voulu voir à cause d’une distribution de second ordre, d’un chef préférant le beau son dépourvu de sens au travail stylistique (Muti), et d’un metteur en scène inepte (Jürgen Flimm, intendant du festival), et bien m’en a pris à en juger par les critiques ; si on parlait donc des plaies d’Égypte de la musique, le Philharmonique de Vienne serait sans doute la première, et les poèmes symphoniques de Strauss la deuxième (on a la suite du festival pour trouver les autres) : en dehors de son début trop connu, Ainsi parlait Zarathoustra n’a rien qui fasse sortir de l’ennui profond dans lequel cette musique profondément banale plonge l’auditeur. On est frappé par le succès que Strauss, chef-compositeur classé alors parmi les jeunes musiciens prometteurs, a obtenu avec cette pièce où toutes les innovations sont de façade. La présence de Strauss, compositeur longtemps implacablement surestimé, dans ce programme se justifiait apparemment par le fait qu’il ait accordé une lettre de recommandation très formelle à Varèse et parce qu’il a plus ou moins commandé les pièces op. 16 à Schoenberg, avant que sa couardise ne l’ait fait renoncer à les interpréter, et sans doute son apport à la forme du poème symphonique n’a-t-elle pas été sans influence sur la liberté formelle des grandes pièces pour orchestre de Varèse : on aurait quand même préféré un choix plus audacieux pour achever un concert qui débutait de façon si intéressante.

Journal salzbourgeois - Dimanche 9 : Morne plaine et sismographe

Que faire le dimanche matin, quand on a déjà vu la veille la Mozart-Matinee de la semaine ? Il ne reste plus qu’à se résoudre à aller voir le concert du Philharmonique de Vienne avec les mondains, tant pis. Je n’avais pas vu l’orchestre en concert depuis bien longtemps : je l’ai retrouvé tel qu’en lui-même, soucieux de sa couleur instrumentale plus que de la partition, incapable d’investir plus que le strict nécessaire dans le concert du jour. Esa-Pekka Salonen, pas plus que Berg ou Bruckner, n’ont pu faire dévier le mastodonte de sa trajectoire. Au moins Angela Denoke a su chanter admirablement les courts Altenberg-Lieder de Berg : c’est mieux que rien, mais il y a vingt orchestres dans le monde qui auraient fait mieux à ses côtés.
Retour au théâtre le soir, dans la salle acoustiquement problématique du Landestheater, pour la première d’un diptyque composé de La dernière bande de Beckett suivie par son « écho » féminin, Jusqu’à ce que le jour nous sépare ou Une question de lumière, écrit en français par Peter Handke et ici joué pour la première fois dans sa version allemande. Le metteur en scène Jossi Wieler est un peu connu du public d’opéra en France pour des spectacles donnés à Stuttgart et disponibles en DVD : Alcina (que l’Opéra de Lyon avait importée) et un remarquable Siegfried ; et j’avais parlé l’an dernier, avec enthousiasme, de sa Rusalka salzbourgeoise. Au théâtre, il n’est pas accompagné de son acolyte Sergio Morabito, mais il retrouve un familier en la personne d’André Jung, un des acteurs phares des Kammerspiele à Munich qui coproduisent le spectacle. Le spectacle qu’ils ont réalisé marque avant tout par sa sobriété, par le refus de la « performance d’acteur » hollywoodienne à laquelle la pièce (pas forcément la meilleure de Beckett) paraît pouvoir conduire. Jung, qui est un acteur formidable, possède l’art rare du silence et de l’immobilité comme peu d’acteurs : rien à voir avec le hiératisme d’un Robert Wilson, mais une intensité du geste et du regard qui créent une qualité d’émotion rare. Face à lui, Nina Kunzendorff dit ensuite le texte de Handke, où elle incarne l’amour perdu dont parle une de ces bandes enregistrées tout au long de sa vie par le personnage de Beckett : comme un fantôme qui l’aurait suivi de sa naissance à sa mort, elle évoque avec distance, avec ironie, avec affection, ce personnage difficile qu’est (qu’était) Krapp, qui cesse ainsi d’être seulement l’épave humaine qu’on lit trop facilement dans la pièce de Beckett. Un spectacle court, dense, fragile, discret, d’une émotion délicate.

mardi 11 août 2009

Journal salzbourgeois - Samedi 8 août : Sortilèges théâtraux et platitude musicale

La journée commence sympathiquement, mais pas très vivement, avec la traditionnelle Mozart-Matinee dans la charmante salle du Mozarteum avec l’orchestre du même nom, confié au pianiste Alexander Lonquich : un Mozart un peu raide, que ce soit dans les extraordinaires danses K. 571 ou dans la Symphonie Linz ; le pianiste lui-même, dans le concerto K. 482, est valeureux, mais le concert reste convenu.

Rien de tel l’après-midi, avec l’une des quatre pièces du Young Directors’ Project : on hésite toujours à investir dans cette série en raison du coût des places (40 €, catégorie unique) ; cette fois, aiguillonné par des critiques enthousiastes, on s’est laissé tenter par Alice, un spectacle créé en 2007 à Graz, où le metteur en scène hongrois Viktor Bodo s’est attaqué à l’adaptation par Roland Schimmelpfennig (un des jeunes dramaturges les plus connus en Allemagne) du récit de Lewis Carroll. Sortilèges scéniques au programme, et pourtant pas de profusion d’effets spéciaux (la salle salzbourgeoise n’est pas très équipée, moins apparemment que le lieu originel) : le spectacle repose largement sur l’énergie d’une jeune troupe dominée par l’interprète du rôle-titre. Alice n’est certainement pas un conte poli pour enfants sages et un peu ennuyés, bien plutôt un spectacle sur les terreurs enfantines, drôle et vif, bizarre et prenant. On n’a pas perdu son argent.

Ou alors, c’est le soir qu’on l’a perdu, même si l’investissement était bien plus léger (8 €). Matthias Goerne y participait simultanément à la série Liszt-Szenen visant à éclairer tous les aspects de la production du compositeur hongrois et à la traditionnelle série de soirées de Lieder qui sont une des marques du festival. L’accompagnement délicat d’Andreas Haefliger n’y peut rien : c’était une bonne idée de coupler Wolf, compositeur majeur du genre, avec Liszt, dont les Lieder sont volontiers méprisés, en tout cas largement ignorés. Il s’agissait sans doute de montrer le niveau commun d’inspiration, mais également le sérieux du travail de Liszt bien au-delà de son image de compositeur des salons, à défaut de pratiques compositionnelles très proches. Matthias Goerne a réalisé cette unification, mais bien au-delà de ce qu’on pouvait souhaiter : malgré les applaudissements enthousiastes à la fin du concert, il a fait peser une atmosphère d’impénétrable ennui sur la soirée, tant son « art » semble limiter aux beuglements par lesquels il tente de compenser son manque absolu d’expression. Le timbre est gris, la diction pâteuse, l’intonation régulièrement fausse, et ces cris !

Journal salzbourgeois - Vendredi 7 août : Sokolov

Du piano pour commencer, avec le récital de Grigori Sokolov, premier contact avec ce pianiste réputé atypique. Il avait déjà joué à Salzbourg, mais pour la première fois il a les honneurs du Grosses Festspielhaus, vaste salle de 2000 places : l’an passé, ni Arkadi Volodos, ni Krystian Zimerman n’avaient réussi à le remplir, et de loin ; Sokolov, moins connu pourtant du grand public, y parvient. La première partie du concert, pourtant, ne justifie pas totalement cet attrait : la sonate op. 2/2 de Beethoven, privée de son ascendance haydnienne, semble un peu mécanique, et même la plus connue Quasi una fantasia souffre de manques d’inspiration massifs. Heureusement, Schubert est au programme après l’entracte, et cette fois une grande délicatesse se marie idéalement avec une énergie implacable qui délivre la sonate D. 850 de toute mièvrerie. Schubert inspire plus que Beethoven : comme on le comprend ! Un véritable festival de bis, ouvert par d'extraordinaires Sauvages de Rameau dans une version surornée que je ne connaissais pas et poursuivi par toute une volée de Chopin, termine une soirée étrange, intéressante, sinon entièrement convaincante.

jeudi 16 juillet 2009

Wajdi Mouawad roi d'Avignon :

Je ne suis jamais allé au Festival d'Avignon, entre autres parce qu'il fait à mon goût trop chaud - ce qui n'est pas forcément une raison de très grand poids artistique. On le sait, ne pas avoir vu un spectacle n'est jamais, pour un critique de théâtre n'est pas une raison suffisante pour ne pas en parler, et à écouter les critiques, à regarder le programme de cette édition 2009, quelques réflexions me viennent.

Ne pas y aller, finalement, ce n'est pas très important : il y a toujours des spectacles qu'on a vus ailleurs (ainsi pour moi de l'ambigu Éloge de la tolérance de Jan Fabre, que j'ai critiqué ici, ou d'une des trois parties de la trilogie de Jan Lauwers), tandis que d'autres devraient venir au cours de la prochaine saison (avec quelques-uns de mes metteurs en scène préférés, Krzysztof Warlikowski, Johan Simons, Christoph Marthaler) ; c'était déjà le cas pour moi pour les Wiener Festwochen ou les Rencontres Théâtrales de Berlin : mondialisation, ou plutôt européisation de la culture...

En ce qui concerne l'artiste en résidence du festival Wajdi Mouawad, j'avais vu il y a plusieurs années une des quatre pièces de la tétralogie qu'il présente cette année, Incendies. La quasi-unanimité critique comme l'adoubement institutionnel qui lui est donné cette année ne peuvent que me faire réfléchir, et même si Mouawad est libano-québécois, cela ne fait que renforcer mes pires diagnostics sur l'état du théâtre en France, sinon sur celui de la culture en général.

Wajdi Mouawad est un de ces artistes dont il est difficile de dire du mal, tant l'emprise de son histoire personnelle est prégnante. En voyant Incendies, j'avais pourtant été navré par le simplisme du dramaturge : une écriture de téléfilm sentimental, certes sans doute au service d'idées généreuses (mais on ne sais pas trop lesquelles, à part l'opposition au mal), mais exprimées sous une forme tellement simplistes qu'elles en perdent tout impact émotionnel (hormis auprès du public abonné à de tels téléfilms) et toute crédibilité en tant qu'idées. Cette idée qu'au fond la sincérité vaut tous les talents du monde est une idée d'une perversité abyssale, mais parfaitement contemporaine : l'idée que l'évidence simple, le produit du bon sens, vaut mieux que la complexité du travail d'analyse, dont le triomphe est précisément qu'il ne produit pas un sens unique (dans tous les sens du terme...).

Le théâtre de Wajdi Mouawad, exactement comme le travail d'un Sidi Larbi Cherkaoui - autre artiste à passé migratoire, mais ce n'est sans doute qu'un hasard - n'est qu'en apparence un théâtre politique, un théâtre dérangeant: en faisant de la complexité du monde un divertissement (détournement) lénifiant, il ne fait qu'aller dans le sens du vent. Et que penser d'un festival qui mélange ce simplisme complaisant avec des artistes plus exigeants comme Simons ou Warlikowski ? Un supermarché culturel ?

Bien sûr, pour ceux qui n'aiment pas le théâtre mais aiment la chaleur, il reste Orange, son public démocratique à 220 € la place, sa proverbiale audace artistique, et ses ovations spontanées comme à un discours de Nicolas Sarkozy...
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