mercredi 22 janvier 2014

La force de l'utopie. Claudio Abbado in memoriam

À quoi bon, mes amis ? Claudio Abbado est mort, et on ne sait pas trop quoi dire qui n'ait été dit mille fois. Je l'ai vu en tout et pour tout une toute petite dizaine de fois - dans son ultime carrière, depuis son retour après sa terrible maladie -, sans aller l'entendre dans son Olympe de Lucerne (erreur), et n'étant pas discophile je n'ai finalement pas tant de disques de lui. Je n'ai pas de compétence particulière, pas d'expérience extraordinaire comme peuvent en avoir ceux qui le suivaient depuis des décennies, simplement ma relation de mélomane avec lui, comme tant d'autres mélomanes.
Mais, si banale qu'elle soit dans la république des mélomanes, cette relation, pour moi, est une des plus fortes que j'ai eues. Parce que Claudio Abbado chef d'orchestre a été un interprète exceptionnel, et je me souviens de cette "Grande" symphonie de Schubert donnée en mai 2002 à la Cité de la Musique avec le Chamber Orchestra of Europe - le retour à la vie d'un miraculé, et pour moi une expérience d'une intensité presque traumatisante, m'empêchant d'applaudir (c'est sans doute depuis ce jour-là que j'ai de moins en moins envie d'applaudir au concert - à quoi bon faire du bruit quand la musique a parlé ?). Interprète exceptionnel, évidemment, et un interprète qui n'est pas humaniste qu'en paroles, avec cette chaleur et cette proximité irradiante qui, à travers la personne du chef, vous mettent nez à nez avec l'oeuvre qu'on devait, j'imagine, ressentir avec Carlos Kleiber et qu'on ressent aujourd'hui souvent avec Mariss Jansons.
Mais ce qui rend Abbado exceptionnel, plus encore que Jansons par exemple qui, si admirable soit-il, est interprète et seulement cela, c'est la manière dont, sans jamais sortir de sa modestie d'interprète, il a contribué à façonner la vie musicale de son temps. Pensons à cette Italie des années de plomb où, avec ses compagnons de marche, Berio, Nono, et Pollini qui seul nous reste, il a contribué à ancrer la musique dans les utopies de notre temps - en nos temps où se moquer des utopies est devenu le sceau suprême de l'intelligence, que cette leçon puisse être rappelée. Pensons à cette capacité d'entraînement qui a fait de tant de musiciens d'orchestre, au fil des orchestres fondés - ne citons que le Gustav Mahler Jugendorchester, encore aujourd'hui l'un des meilleurs orchestres du monde, fondé en 1986 pour que la musique passe les frontières du rideau de fer -, des compagnons et des partenaires, dans une vision de la musique qui se nourrissait toujours de dialogue et d'écoute - les grandes symphonies de Mahler comme des joyaux chambristes. Pensons enfin à son engagement constant pour la musique de son temps, y compris quand il s'est agi de faire évoluer le mastodonte berlinois de l'immobilisme marmoréen de l'ère Karajan à ce qu'il est aujourd'hui, l'un des orchestres les plus passionnants bien au-delà de la question du niveau technique : pour ce qui m'intéresse le plus, je n'oublierai pas que c'est lui qui, en 1994, a commandé et créé à Berlin l'un des derniers chefs-d’œuvre orchestraux du XXe siècle, Stele de György Kurtág.
Je ne vois pas de conclusion meilleure pour conclure ce petit propos que de citer cette épitaphe trouvée par son ami Luigi Nono :

Caminantes, no hay caminos, hay que caminar. Vous qui cheminez, il n'y a pas de chemin, il n'y a qu'à marcher.

lundi 11 février 2013

Urgent - Reigen de Boesmans, enfin de l'opéra de qualité à Paris


Donc, l'opéra contemporain, c'est ennuyeux, abscons, pas écrit pour les voix, et en général l'orchestre casse les oreilles. Et les oeuvres, une fois qu'elles sont créées, on n'en entend plus parler, alors à quoi bon ?

jeudi 11 octobre 2012

Kurtág ! - Quelques éléments de discographie

En complément du message précédent, et animé pour une fois du besoin étrange de me rendre utile, je voudrais signaler quelques disques et autres qui permettent d'appréhender au mieux l'oeuvre de Kurtág. Je ne cherche pas l'originalité : parmi les dizaines de disques qui comportent une ou plusieurs oeuvres de Kurtág, je voudrais simplement mentionner les essentiels.
(au passage, on peut se fier pour tout ce qui est antérieur à 2005 à une brochure PDF sur le site d'editio musica budapest : catalogue des oeuvres et discographie complète à la date de parution).

Kurtág version authentique : les compagnons de route

Játékok et transcriptions de Bach - Márta et György Kurtág - ECM New Series 1619 : une autre version du programme entendu il y a quelques semaines.
Musique pour cordes - Quatuor Keller, etc. - ECM New Series 1598 : principalement les quatuors à cordes, hormis le tout dernier.
Portrait-concert - András Keller, G. et M. Kurtág, Peter Eötvös, etc. - Col legno WWE 31870 : le tout-Budapest musical en visite à Salzbourg en 1993 pour un panorama passionnant de 30 ans de création musicale. Le CD n'est pas très bien édité mais on l'oublie en l'écoutant !
Grabstein für Stephan, Stele - Berliner Philharmoniker, Claudio Abbado - Deutsche Grammophon 447 761-2 : Deux grandes oeuvres orchestrales placée en regard des Gruppen de Stockhausen ; Stele était une commande de Claudio Abbado. Récemment réédité.
Kafka-Fragmente - Juliane Banse, András Keller - ECM New Series 1965 : il aura fallu attendre 2006 pour disposer d'une version enthousiasmante de cette oeuvre essentielle...
Oeuvres pour soprano - Adrienne Csengery, etc. - Hungaroton HCD 31821 : Kurtág par son interprète-créatrice de l'époque où Kurtág n'était qu'un inconnu isolé du mauvais côté du rideau de fer.

Kurtág aujourd'hui : réappropriations

Kurtág's Ghosts - Marino Formenti - Kairos 0012902KAI : Une plongée fascinante dans l'univers musical d'un compositeur plus que tout autre héritier de toute la tradition musicale, de Guillaume de Machaut à Ligeti. Et une toute autre approche des pièces de Kurtág que celle des maîtres.
Bridges - Quatuor Kuss - Sony 88697092162 : Parmi les très nombreux quatuors qui ont abordé Kurtág, voici l'une des traversées les plus originales, de Roland de Lassus à Thomas Adès en passant par Dowland et Stravinsky.
Hommage à R. Sch. - Kim Kashkashian, etc. - Dialogue entre Kurtág et Schumann, autour du trio du même nom op. 15d, qui reprend l'instrumentation des Märchenerzählungen op. 132. Kashkashian vient d'enregistrer un disque de Signes, jeux et messages (l'équivalent pour les cordes des Játékok pour le piano), à découvrir.
Les sept dernières paroles du Christ en croix - Jan Michiels - Eufoda 1356 : Kurtág et Janácek comme méditations sur les méditations de Haydn. Il n'y a que 5 minutes de Kurtág, mais c'est superbe.

Les livres

Il y en a quatre en français. Deux d'entre eux ont toute la profondeur, mais aussi un peu la sécheresse des colloques universitaires :
Pierre Maréchaux, Grégoire Tosser (dir.), Ligatures. La pensée musicale de György Kurtág, Presses Universitaires de Rennes 2009.
Marta Grabosz, Jean-Paul Olive, Gestes, Fragments, Timbres. La musique de György Kurtág, L'Harmattan 2009.

En 1995, les genevoises éditions Contrechamps avaient eu la bonne idée de réunir un certain nombre de textes importants écrits en français jusqu'à cette date :
Philippe Albèra (dir.), György Kurtág. Entretiens, textes, écrits sur son oeuvre, Contrechamps 1995.

Mais elles ont fait mieux depuis : un volume tout entier consacré à des entretiens avec les Kurtág, qui vous fera entendre leur voix de manière profondément intime. Un livre passionnant, mais aussi drôle, touchant, profond :
Philippe Albèra (dir.) : György Kurtág - Entretiens, textes, dessins, Contrechamps 2009.

Un documentaire

Tout aussi recommandé que le livre précédent : un beau documentaire édité en DVD chez Ideale Audience sous le titre György Kurtág - L'homme allumette (avec un autre documentaire sur Peter Eötvös). Ne pas manquer, en particulier, l'apparition de Ligeti et son résumé très pertinent, en une seconde, de toute l'oeuvre de Kurtág.

samedi 6 octobre 2012

Kurtág ! (je suis un monstre)

C'est une belle histoire, et comme toutes les belles histoires, elle n'a aucun intérêt : je vous avais annoncé que le cycle Kurtág de la Cité de la Musique serait un grand moment ; ô suprise, il l'a été, sans aucun doute. Je me permets de le dire même si je n'ai pu assister qu'à une petite partie de l'ensemble - le concert du quatuor Keller, celui des époux Kurtág et la journée de master-class. Et, même si ça intéressera cent fois moins le lectorat des blogs musicaux que si j'avais dit du bien ou du mal, intelligemment ou bêtement, d'un quelconque spectacle de l'Opéra de Paris, je vais en parler un peu en détail.

lundi 3 septembre 2012

Salzbourg 2012 (5) - Bonheurs de concerts

Je ne vais pas vous faire perdre votre temps : des beaux moments, des concerts de haut niveau, il y en a eu, bien sûr, et il y en a eu beaucoup. Non, les petites notes ci-dessous prendraient une ampleur incontrôlable si je devais faire la liste de tous les bons interprètes, de tout ce qui m'a plu, malgré l'orientation politique et artistique de la direction. Je vais donc me limiter au sublime, qui est après tout ce qui justifie vraiment qu'on fasse le voyage - en dehors de la beauté de la ville et de l'excellence de l'offre gastronomique autrichienne, qui ont leur importance aussi, mais ce n'est pas le propos.

mercredi 22 août 2012

Salzbourg 2012 (3) - Les Soldats, retour sur une oeuvre maudite et sanctifiée


Victoire par K.O. : on savait bien que cette nouvelle production de l’opéra unique et monumental de Bernd Alois Zimmermann Les soldats avait tout pour être l’événement (et pour servir de cache-misère culturel à une programmation par ailleurs très commerciale) ; par chance, le pari est réussi, pleinement, et le triomphe public lors de la générale et lors de la première ont toutes les chances d’êtres suivies par un triomphe critique.
Car oui, ayant en poche une place pour la première, j’ai pris la peine d’aller mendier devant la salle une place pour la générale, me disant qu’il ne pouvait pas être inutile de voir deux fois un pareil monument, que l’écoute aveugle ne m’avait jusqu’alors guère révélé.

Malheureusement, comme souvent, aucune photo correcte pour donner une vue d'ensemble... (Photo Ruth Walz)

mercredi 1 août 2012

Aix-en-Provence, terre inconnue

Le hasard a fait que, pour la première fois, mes pas m’ont porté en ce mois de juillet au Festival d’Aix-en-Provence, Festival International d’Art Lyrique où je me suis naturellement employé à ne pas voir que de l’opéra, loin de là. J’en ai d’ailleurs profité pour faire quelques critiques pour Resmusica, je vous les indique au passage (à propos, je n'ai pas mentionné ici que j'avais fait une critique complète des 4 volets du Ring de Munich [Nagano/Kriegenburg, avec l'éblouissante Nina Stemme : vous trouverez les 4 critiques sur ma page Resmusica).
Je ne peux m'empêcher de mentionner, même si tout le monde s'en moque très légitimement, à quel point c'est une aventure pour moi, septentrional de cœur et de raison, de partir en expédition pour ces terres lointaines et inconnues qu'est le sud de ce pays. Bref, il y a peu de chances qu'on me revoie à Aix avant un certain temps ; c'est bizarre, ce quasi-malaise...

Le Grand Saint-Jean, vu du parc, à l'arrière de la scène. Photo Musicasola


vendredi 23 mars 2012

Menu de chef - la Cité de la Musique ou le Pantagruel gourmet

Menu de vrai gourmet à la Cité de la Musique, donc. Des dizaines de concerts alléchants qui vont du baroque au contemporain, avec même un opéra scénique, et tout ça dans une atmosphère concentrée, sans sacs Vuitton mais avec concentration et enthousiasme. Meilleure salle de concert de Paris, ça va sans dire. (Pas si) petit parcours.



mercredi 21 mars 2012

Menu de chef - La Cité, spécial Kurtág

N'y allons pas par quatre chemins : le programme de la prochaine saison de la Cité de la Musique pour la saison prochaine est une catastrophe, tant il accumule les cycles passionnants et les concerts indispensables. Je vais faire dans un prochain message aujourd'hui ou demain un tour complet de ce qui mériterait le déplacement ; mais vous me permettrez de commencer plus personnellement par le cycle consacré à un musicien qui compte beaucoup pour moi, et depuis longtemps : György Kurtág.



Menu de chef : Pleyel

Il est de bon ton de railler la place que prennent dans les institutions culturelles ceux qui les dirigent, alors même qu'ils ne sont en général rien d'autre que des gestionnaires culturels : la musique, que diable, ce sont d'abord les musiciens ! Sans doute, Laurent Bayle ne m'en voudra pas si j'avoue que mes admirations vont en premier lieu à Mariss Jansons ou Claudio Abbado, au Philharmonique de Berlin ou au Concertgebouw. Mais quand même : que serait la vie culturelle parisienne sans les deux salles qu'il dirige ?
Il faut distinguer, d'ailleurs, entre ces deux salles : à Pleyel, il y a un aspect industriel, un aspect mondain, qui n'est pas toujours très plaisant et qui est la rançon de sa triste situation au beau milieu du 8e arrondissement ; et il faut y accommoder des producteurs privés et deux orchestres résidents : Bayle ne l'a jamais caché, la situation n'est pas idéale, la tarification lourde et pas toujours très pertinente, et la liberté artistique y a d'étroites limites.
La Cité, c'est bien différent : on y respire un autre air, avec un choix beaucoup plus varié, souvent plus exigeant, sans oublier un public sans pareil - là où le public de Pleyel m'a par exemple définitivement chassé des pourtant si intéressants programmes construits par Maurizio Pollini entre grand répertoire et contemporain.

Explorons donc d'abord les surprises et les recoins du monstre froid avant de nous offrir la cuisine de fin gourmet de la salle du Grand Nord, celle où les bonnes gens des beaux quartiers ont peur d'aller.
Edit : pour cause de profusion incontrôlable, je ne publie finalement que Pleyel tout de suite. La Cité viendra très bientôt.

Pleyel, donc

J'avoue ne pas avoir été très enthousiasmé par la saison 2011/2012 de la Salle Pleyel : beaucoup de choses intéressantes, sans doute, mais pas assez pour me faire bondir de ma province ou pour résister face aux tentations du théâtre ou de la danse.
Les choses sont différentes cette année. D'abord parce que la saison accumule les concerts de prestige, ensuite parce que les propositions les plus diverses viennent enrichir ce qui pourrait n'être qu'un défilé de mode.

La valse des grands orchestres

Pleyel, comme toutes les salles équivalentes, joue une bonne partie de sa réputation dans sa capacité à faire venir les grandes écuries, avec un succès non négligeable d'ailleurs. Je suis encore et toujours très réservé sur la résidence sans fin du London Symphony Orchestra, un orchestre passe-partout qui n'est ni meilleur ni pire que des dizaines d'orchestres en Europe, y compris d'ailleurs en France ; le fait que le suractif Valery Gergiev en soit directeur musical n'arrange pas les choses, ses concerts étant trop souvent bâclés. Parmi les orchestres invités, il va de soi que l'attention est concentrée sur quelques événements incontournables :
  • Le Philharmonique de Berlin et Simon Rattle viennent pour deux concerts différents en février. On a beaucoup glosé sur les supposées insuffisances de Rattle à ce poste où il devait prendre la lourde succession d'Abbado, et certains ont posé un constat d'échec un peu rapide. Les flottements initiaux se sont envolés, et les Berlinois restent toujours, avec certain autre orchestre évoqué plus bas, un des plus passionnants du monde. Deux symphonies de Schumann, le 3e concerto de Beethoven avec Mitsuko Uchida - une pianiste qui me laisse parfois perplexe, mais peut aussi être très stimulante - et, comme souvent, de la musique du XXe siècle. Dutilleux, Lutosławski : deux compositeurs à qui je suis assez étranger, Dutilleux devenu l'apogée de la musique contemporaine officielle, Lutosławski déjà un peu oublié... Un peu de révision ne me fera pas de mal !
  • Claudio Abbado, bien sûr : nous voilà interdits de Lucerne cette année, il faudra donc se contenter de l'Orchestra Mozart, pour un programme encore largement à définir (mais un concerto de Mozart avec Radu Lupu, c'est déjà ça !).
  • Boulez, encore plus évidemment : deux concerts, l'un avec l'Orchestre de Paris pour un programme Ravel qui, comme tout programme Ravel, ne m'enchante pas, l'autre avec Lucerne pour un programme mêlant œuvres nouvelles (Harvey et Manoury, deux compositeurs que je fréquente également trop peu) et un classique de la modernité, Erwartung de Schoenberg.
  • Enfin, autre invité obligatoire, l'Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam : ouf, retour de Mariss Jansons à la tête de son orchestre après une année d'abstinence ; zut, le programme n'est pas passionnant (il y a tout de même des limites à l'emphase - c'est valable pour Strauss comme pour Tchaikovski). L'orchestre donne un second concert avec Gustavo Dudamel, un chef sur lequel je persiste à réserver mon jugement (je n'avais pas pensé du bien de sa 2e symphonie de Mahler à Salzbourg cet été, mais il est vrai que le niveau de l'orchestre Simon Bolivar n'est pas vraiment le même que celui du Concertgebouw) : espérons que les obligatoires pièces sud-américaines soient supportables ; ensuite, la Symphonie pas vraiment inédite du Nouveau Monde de Dvorák, qu'on connaît peut-être un peu trop, mais qui ne me déplaît pas, après tout.
Les autres invités, souvent eux aussi habitués, ne doivent pas être négligés : si vous ne pouvez aller voir les Berlinois (trop cher, places rares, atmosphère pesante), allez donc voir Budapest, avec un beau programme Bartók/Mahler, un chef majeur et des places qui culminent à 60 €, contre 145 pour Berlin !
Tout n'est pas parfait, bien sûr, et outre le cas Gergiev je peine en particularité à comprendre la place accordée à John Eliot Gardiner, qui est terriblement ennuyeux dès qu'il sort du baroque (pourquoi diable ne pas inviter plus souvent Philippe Herreweghe, qui avec le même parcours fait des choses cent fois plus intéressantes ?). De même, la place accordée aux frères Capuçon, peut-être justifiée par le remplissage (j'ai des doutes), est tout de même bien pénible - le sommet, c'est ce "concert en famille" où Renaud Capuchon a demandé à la grande actrice Laurence Ferrari, choisie uniquement pour ses compétences de diseuse, de dire le texte de L'histoire de Babar de Poulenc. Faute de goût !

Opéra et récitals vocaux

Comme tout le monde, je ne bondis pas d'enthousiasme à l'idée d'aller entendre de l'opéra à Pleyel, tant l'acoustique de la salle est réfractaire à la voix. C'est la mode des grands Wagner en concert : on aura donc l'an prochain un Tristan marqué par la présence de Nina Stemme, qui a enfin découvert ces derniers temps le chemin de Paris ; le reste de la distribution est moins brillant, mais je crains surtout l'art du chaos propre à la direction de Myung-Whun Chung. Fronts inversés pour des Contes d'Hoffmann dirigés par Marc Minkowski, un des meilleurs chefs français d'aujourd'hui et un des plus grands spécialistes d'Offenbach : rien que pour ça, et pour la version musicologiquement correcte qu'il présentera, il faut aller voir ces concerts - et il faut aussi espérer que Natalie Dessay annulera pour laisser la place à des chanteuses à la voix moins ravagée. J'ai longtemps défendu Dessay, mais aujourd'hui, s'il vous plaît, rideau. Et puis, pensez à Mireille Delunsch : elle aussi a une voix parfois meurtrie, mais quelle intelligence musicale, quel sens du théâtre ! Cela dit, Minkowski ne sera pas le seul à compenser : Naouri chez les méchants, Jean-Paul Fouchécourt pour la valetaille, ça ouvre des perspectives. Pour le reste, rien n'est véritablement à fuir, sinon Les pêcheurs de perles montées autour de Roberto Alagna (allez donc plutôt vous-mêmes à la pêche), mais je me passerai volontiers de l'ensemble : je n'aime guère les petits opéras vieillots de Ravel, pas plus que les courbes d’oscilloscope de John Adams, et j'ai trop souvent entendu Le château de Barbe-Bleue pour accepter d'y écouter les aboiements de Matthias Goerne.
Musicalement, c'est plutôt une bonne idée de monter Iolantha de Tchaikovski, mais ceux qui voudront s'y lancer devront avoir un bon porte-monnaie, une forte capacité à supporter le star-system (eh oui, Netrebko...) et une bonne tolérance pour ce qui entoure la star.
La vraie faute de goût de la saison est pourtant ailleurs : c'est le misérable concert du 29 septembre, avec une œuvre rare de Massenet (oui, il y a des gens que ça passionne, paraît-il) et surtout une œuvre alagno-alagnesque, avec le bon vieux Roberto chantant une musiquette de son frérot, avec un grand thème universel (la peine de mort) pour se donner bonne conscience. Il faut bien remplir les caisses, mais enfin...

Le baroque

Le baroque à Pleyel, c'est pire encore que l'opéra. Surtout quand on pousse le vice jusqu'à y faire de l'opéra baroque. La programmation est très intéressante - Agrippina de Haendel par René Jacobs, Phaéton de Lully par Christophe Rousset, vraiment, ça ne se refuse pas... mais cette acoustique ! Hors opéra, Savall autour du "goût français" entre Louis XIV et les Lumières, par exemple, c'est séduisant, mais quel dommage que ce ne soit pas à la Cité de la Musique ! Je signale également au passage le gala donné par Marc Minkowski pour les trente ans des Musiciens du Louvre - nostalgie, le magnifique gala des vingt ans, fête ramiste sans pareille, ce n'est pourtant pas si loin !

Musique de chambre

J'aime les programmations réactives. J'imagine que le grand succès d'un week-end consacré aux grands quintettes du répertoire il y a un an n'est pas étranger à l'invitation faite aux solistes de l'Orchestre Philharmonique de Berlin pour cette saison, avec 6 concerts 100 % Brahms (auxquels s'ajoutent deux concerts du Quatuor de Jérusalem). Il s'agit, bien sûr, de solistes d'orchestre, mais n'ayez pas peur : ces gens-là n'ont rien à envier à ceux qui se consacrent à une carrière soliste et c'est enivrant. Sans esbroufe, mais avec une écoute et un allant irrésistible. Et puis, charme de la musique de chambre : c'est aussi bien que quand c'est tout l'orchestre, mais c'est trois fois moins cher...
L'autre grand cycle de la saison est consacré à Beethoven : certes, ce n'est pas très original, mais après tout les tubes de musique de chambre sont par manque de programmation présentés deux ou trois fois moins souvent que les tubes symphoniques. Ce sera donc le quatuor Hagen qui, le temps d'un week-end d'avril, proposera la première moitié d'une intégrale de ses quatuors.
Le reste est évidemment plus varié ; passons sur les nombreux récitals de piano, où chacun piochera à sa guise (le provincial que je suis râle contre le fait que la plupart sont en pleine semaine) ; Maurizio Pollini continue ses passionnantes confrontations avec le répertoire contemporain, hélas sans moi en raison du comportement du public lors de ces concerts, et on remarque Vadim Repin, Hilary Hahn ou Denis Matsuev.

Et la musique contemporaine ?

Un regret pour finir. C'est la fatalité de cette situation en plein quartier à ISF, de ses structures de financement qui ne laissent pas beaucoup de marges, mais c'est dommage quand même : on aimerait quand même avoir un peu plus de musique contemporaine dans la programmation. Il y a bien une série de ce nom, mais elle est remplie à grand-peine par de la musique des années 60 ou des créations très en marge de la musique contemporaine vivante et innovante. Bien sûr, la Cité est là pour ça, mais quand même, c'est un peu triste.

jeudi 17 novembre 2011

Salzbourg 2012 : à droite toute (2)

Et voilà, Salzbourg suite...

Si vous ne le reconnaissez pas, il est vraiment urgent que vous alliez à Salzbourg


lundi 22 août 2011

Salzbourg 2011 - les concerts (1)


Salzbourg, paradis de la musique contemporaine ? Mais oui, parfaitement. C’est le prodige qu’a réussi à faire Markus Hinterhäuser, responsable des concerts de 2007 à 2011 et intendant pour la seule édition 2011. Hinterhäuser, pianiste de son état, est un récidiviste. Déjà, de 1992 à 2000, il avait animé avec un complice une sorte de festival parallèle appelé Zeitfluss, à l’invitation de l’intendant de l’époque, un certain Gerard Mortier (lui-même maintes fois convaincu d’avoir dérangé avec préméditation d’honorables citoyens dans l’accomplissement lyrique de leurs fonctions digestives). Depuis 2007, le brave homme croule sous les éloges que lui vaut sa programmation, pas seulement pour la musique contemporaine, mais aussi pour la musique contemporaine. La nouveauté de cette année (on y reviendra), c’est qu’en plus de remporter un succès critique et de séduire les convaincus comme moi il aura réussi à montrer que la musique contemporaine pouvait plaire.
Prometeo à la Kollegienkirche : Mais que vois-je ? Du public ! (photo Silvia Lelli)

lundi 11 juillet 2011

La route des festivals

Voilà, c’est fini – mais pas totalement, en fait : la saison régulière est à l’agonie (pensez, l’Opéra de Paris en est aux Enfants du Paradis de José Martinez, ce qui montre bien que la fin est proche), mais les festivals sont là pour redonner un peu de fraîcheur à cette saison estivale. C’est désormais une vieille habitude pour moi : on commence avec le Centre Acanthes à Metz, on continue avec le festival d’opéra de Munich et on achève la tournée à Salzbourg.

mardi 28 juin 2011

Wayne McGregor, L'Anatomie de la prétention

Oui, bon, je sais. Mais vous comprenez, avec cette chaleur, il fallait bien que je me réfugie quelque part, et puis il n’y avait pas un concert correct à Paris en ce lundi soir. Donc générale du spectacle de Wayne McGregor à l’Opéra-Bastille – au moins, contrairement au cinéma, c’était gratuit. Comment ça s’appelait, déjà, cette chose ? La psychologie de la reptation, La scatologie de la déviation, L’autonomie de la fixation* ?
Vous en rêviez, hein ?  Moi non plus, en fait.

jeudi 7 octobre 2010

Ne pas être à Paris peut parfois être un avantage comparatif pour parler de la vie musicale parisienne : j'ai ainsi l'honneur de pouvoir faire une critique du concert qui aura lieu ce dimanche matin au Théâtre des Champs-Elysées, concert auquel mes lecteurs parisiens, bien évidemment, ne manqueront pas d'être malgré le prix toujours dissuasif des Concerts du Dimanche matin (25 €, c'est bien peu pour ceux qui paient leurs places parfois plus de 100 €, mais c'est beaucoup pour ceux qui vivent dans les hauteurs des salles de concert - ce qui est mon cas, à tel point que je finis souvent par préférer les places les plus bizarres que peuvent parfois offrir les salles).
Donc, un concert où la tête d'affiche s'appelle Alfred Brendel.

jeudi 26 août 2010

Salzbourg 2010 : les concerts (2)

III. Musique de chambre à tous les étages : Brahms et les autres

Markus Hinterhäuser est un malin : la musique de chambre, ça ne vend pas, c'est bien connu ; donc, pour en mettre quand même le plus possible dans son programme de concert, il a inventé la série Szenen, consacrée chaque année à un compositeur de l'époque romantique (Schumann-Szenen, Liszt-Szenen...), mais l'éclairant de tous les côtés, du baroque au contemporain. Cette année, c'est Brahms qui est à l'honneur : je ne vais détailler les nombreux concerts proposer, seulement signaler quelques coups de coeur :

dimanche 15 août 2010

Dionysos à Salzbourg en quête d'images

On va reparler ici de Salzbourg en détail : en attendant, voici une première - longue - critique de l'évènement du festival en matière d'opéra, première création mondiale depuis 2006...

Dionysos encore : quarante-quatre ans après avoir créé Les Bassarides de Henze, qui restent sans doute la plus inoubliable des créations lyriques du festival, Salzbourg s’ouvre une fois encore à la présence mystérieuse du dieu grec, à travers la figure du plus enthousiaste de ses adorateurs modernes : c’est en effet Nietzsche qui est au centre du nouvel opéra de Wolfgang Rihm, qui partage avec Henze sa position d’indépendance au sein de la scène musicale contemporaine.





J. M. Kränzle, M. Erdmann



La première scène est éblouissante, sans doute une des plus belles scènes d’opéra de ces vingt dernières années : N., qui est aussi bien Nietzsche qu’un fantasme d’homme nietzschéen, est tenté par deux nymphes sans pouvoir, par sa propre faute, entrer en communication avec elles, même quand l’une se révèle être Ariane – qu’un étranger n’aura alors nulle peine à lui enlever. On entre ainsi dans l’Or du Rhin pour arriver à l’univers de toutes les Arianes lyriques, et les trois dauphins qui se moquent de l’homme impuissant sont tout à la fois les nymphes de l’opéra de Strauss, les Filles du Rhin et les trois dames de la Flûte enchantée, un opéra que Rihm reconnaît comme modèle non pas pour son caractère initiatique, mais pour son caractère composite.

dimanche 14 mars 2010

Émilie de Kaija Saariaho ou le triomphe de la voix

Petite pause dans les annonces de saison pour un retour sur la création lyrique contemporaine : après la défaite en rase campagne de la très ambitieuse Tragédie du diable de Peter Eötvös (même pas un scandale, même pas de huées : un simple flop), c'était au tour d'Émilie de Kaija Saariaho d'étrenner ses atours XVIIIe sur la scène de l'Opéra de Lyon.
Kaija Saariaho à l'opéra, on connaît, depuis le premier succès (L'amour de loin), avec son immobilité et son livret d'une lourde poésie aux ambitions mal taillées ; ensuite, ce fut Adriana Mater, sur un livret plus pesant encore, plein de bons sentiments stéréotypés comme une caricature de livret d'opéra. Dans les deux cas, ce qui faisait le prix de l'entreprise était la musique de Saariaho, qui faisait oublier le texte par la délicatesse de ses textures, à défaut de théâtralité.
Cette fois, la forme et le livret de l'opéra sont d'une simplicité absolue : en une heure vingt de monologue, la compositrice finlandaise et son librettiste libanais Amin Maalouf racontent les derniers jours de la Marquise du Châtelet, femme de science et de cœur, à quelques jours d'un accouchement dont elle ne se relèvera pas. Pour une fois, le livret d'Amin Maalouf - largement puisé aux textes d'Émilie et de ses contemporains - ne verse pas dans la platitude poétique qui avait plombé (en tout cas scéniquement) d'autres opéras de Saariaho : sans qu'il y ait forcément une logique très contraignante dans la succession des moments, on s'intéresse du moins au parcours de cette femme entre bonheur et tristesse, chez qui la correspondance devient une sorte de Voix humaine façon Poulenc. Le tout dans une mise en scène qui, à défaut d'offrir une perspective quelconque sur le personnage, est correctement décorative.
La partition de Kaija Saariaho a été écrite pour son interprète, l'immense Karita Mattila. Qu'on ne compte pas sur moi pour distinguer, surtout à la suite d'une unique écoute, ce qui relève du talent de l'interprète des qualités propres à la partition. On entend une heure vingt de Karita Mattila en qualité maximale, grâce à une écriture vocale qui saisit à merveille ce qui fait tout le prix de cette interprète unique : pas tant la sûreté de la technique ou la beauté de la voix que ses déchirures, ses caprices, ces moments entre ciel et terre où la chair de la voix dit ce qu'aucune volonté expressive de la chanteuse ne saurait atteindre.

Kaija Saariaho
Émilie

Direction musicale Kazushi Ono
Mise en scène François Girard

Karita Mattila (Émilie)

Orchestre de l’Opéra national de Lyon
 In memoriam
Il y a quelques jours est décédé le ténor Philip Langridge, un des chanteurs les plus exceptionnels qu'il m'ait été donné de voir. La poésie et l'intelligence faite chanteur.
Sa carrière était évidemment largement derrière lui, mais je n'avais pas encore tout à fait renoncé à le revoir un jour. Espoir perdu.
http://www.bayerische.staatsoper.de/upload/media/200609/16/15/rsys_20617_450bf5ef0f6ea.jpg
Ci-dessus : Philip Langridge dans le rôle de Loge de l'Or du Rhin à l'Opéra de Munich, un des rôles où j'ai eu le grand plaisir de pouvoir l'admirer, dans une mise en scène qui lui convenait à merveille (Herbert Wernicke).
Pour l'écouter au disque : très vaste discographie, évidemment. Un disque que j'aime particulièrement :

samedi 6 mars 2010

La tragédie du diable : Péter Eötvös avec gueule de bois métaphysique

Faisons semblant de ne pas avoir vu la critique assassine d'Émilie, le nouvel opéra de Kaija Saariaho, publiée dans Le Monde par Renaud Machart : non seulement on se méfie de lui, mais en plus on ne voudrait pas se gâcher le plaisir pour la représentation de dimanche. Parlons donc de l'épisode précédent de la grande épopée de l'opéra au XXIe siècle : Péter Eötvös en véritable star à Munich, avec un concert symphonique, une production de conservatoire de son grand succès Trois soeurs (1998) et, donc, cette création.

Nikolaus Bachler, le directeur de la maison, n'a pas depuis le début de son mandat la main très heureuse avec les artistes qu'il invite. Ici, c'est le poète et dramaturge Albert Ostermaier* qu'il a présenté au compositeur hongrois, pour leur demander de travailler ensemble à une création autour du thème de Faust. Le projet s'est vite orienté vers l'épopée théâtrale du Hongrois Imre Madách, La tragédie de l'homme, dans une version actualisée où le diable prend toute la place (le pauvre Faust n'a pas de chance à l'opéra : du pompier opéra de Gounod au pensum pseudo-philosophique de Pascal Dusapin, en passant par le chef-d'oeuvre de Busoni trop complexe pour parvenir au répertoire...).

Un coup d'œil rapide au livret publié dans le programme laisse entrevoir un texte dense, poétique, qui ne manque pas de sens de la formulation. Seul problème, le texte manque de la moindre qualité dramatique, paraît confus, profus, interminable sur la vaste scène de l'Opéra de Munich. Quatre personnages principaux : Adam et Ève, Lucifer, et enfin Lucy, sorte d'équivalent féminin de Lucifer qui se révèle être Lilith, la première femme d'Adam. Autour d'eux, toute une série de petits personnages aux noms pittoresques, le Boris, le L, le Skelton, la Jéricho, et bien d'autres : il s'agit apparemment de références à un univers de science-fiction dont j'ignore tout, mais cela ne semble au fond pas bien grave, tant ces micro-rôles se confondent dans une grisaille uniforme, si bien qu'à moins de reconnaître les chanteurs (l'excellent Christian Rieger, par exemple), on parvient au terme de l'opéra sans savoir qui était qui. Si on a bien compris les intentions des auteurs, l'opéra est supposé montrer comment Adam, loin de progresser vers le salut, finit par être tellement convaincu par Lucifer qu'il finit par le détrôner en étant plus méchant encore que lui : de tout cela comme de tant de choses, la représentation en dit paradoxalement moins que les deux ou trois mots de pitch, comme on dit dans les médias, qu'on trouve ici et là.

La dimension théâtrale de ce spectacle n'est pas aidée par l'équipe de mise en scène autour du Hongrois (encore un) Balázs Kovalik, comprenant notamment les plasticiens Ilya et Emilia Kabakov. On se souvient peut-être de l'installation "maritime" réalisée par les deux artistes à l'Opéra-Bastille à l'invitation de Gerard Mortier : j'avais beaucoup apprécié ce travail très pertinent, mais l'espoir qui en découlait a très vite sombré en ce soir de première. On ne sait à qui jeter la pierre, aux deux artistes qui ont pondu une structure très blanche, à la tonalité néoclassique poussée, un vaste escalier ornée de statues de l'humanité souffrante qui révèle quand il tourne une sorte de grotte située sous les marches ? Au metteur en scène, incapable de faire vivre les personnages inexistants du librettiste dans cette structure écrasante ? Peu importe au fond : le résultat est là, celui d'un spectacle mort-né, illisible et vain.
(un autre metteur en scène hongrois est attendu à Munich prochainement : plus connu en Occident que son collègue, Árpád Schilling montera à la fin du mois La Cenerentola avec les membres de l'Opéra-Studio de l'Opéra de Munich, avec on l'espère plus que bonheur que ce qu'on a subi récemment Avenue Montaigne...).


D'où vient alors qu'on ne s'ennuie pas trop pendant cette courte heure et demie sans entracte ? Seule la musique de Péter Eötvös apporte un peu de couleur et de vie à l'ensemble, et elle soutient bien mieux l'attention que tout le fatras des mots et de la scène. Au fond, la différence est grande par rapport aux Trois soeurs vues la veille (dans une production [Rosamund Gilmore] elle aussi marquée par l'incapacité à mettre en perspective les structures et les enjeux de l'opéra) : à la dentelle infinitésimale du monde tchékovien succède ici le clinquant d'un monde burlesque. C'est très agréable à l'oreille, divertissant même : on reste simplement un peu déconfit de découvrir cet étrange burlesque sans humour, sans trop savoir si ce n'est pas, à vrai dire, le pathétique du spectacle scénique qui tuerait chez le spectateur toute réceptivité à l'humour musical. Il y a certainement beaucoup à sauver dans la musique de Péter Eötvös : mais cet opéra-là, vu comme un tout, mérite certainement le plus rapide oubli**.


Reste à parler des interprètes, perdus dans cette galère : Georg Nigl chante Lucifer avec le professionnalisme, mais aussi le manque de séduction du spécialiste du contemporain qu'il est, et Cora Burggraaf en Ève m'a moins convaincu que jamais des talents qu'on lui prête. Les grands moments vocaux viennent donc de l'excellent Topi Lehtipuu en Adam, voix claire, émission et projection aisées : comme on aimerait l'entendre dans des contextes plus valorisants !

*Rien à voir avec le metteur en scène Thomas Ostermeier, un des grands du théâtre allemand moderne. Quelques poèmes d'Ostermaier ont été édités en français, si par hasard...
**La précédente création à Munich, celle d'Alice d'Unsuk Chin, avait pareillement partagé le spectateur entre une musique d'une grande qualité et une mise en scène [Achim Freyer] impossible, comme un DVD permet de s'en persuader. Mais ce n'était pas l'oeuvre elle-même qui était en cause, et on peut se réjouir que l'Opéra de Genève en ait programmé une nouvelle production pour ce printemps, confiée à Mira Bartov.

La saison de l'Opéra de Munich (2010/2011) est sur le point de paraître, au moins dans ses grandes lignes : plus de détails dès que possible !


Péter Eötvös
Die Tragödie des Teufels/La Tragédie du Diable

Direction musicale Peter Eötvös, Christopher Ward
Mise en scène Balázs Kovalik
Installation Ilya und Emilia Kabakov 
Costumes Amélie Haas

Eva Cora Burggraaf
Lucy Ursula Hesse von den Steinen
Adam Topi Lehtipuu
Lucifer Georg Nigl
Die Jeriko Julie Kaufmann
Die Rumata Elena Tsallagova, Heike Grötzinger, Annamária Kovács
Der Skelton Kevin Conners
Der Strugatzi Christoph Pohl
Der L Nikolay Borchev
Der Arkanar Christian Rieger
Der Boris Wolfgang Bankl

Bayerisches Staatsorchester

mardi 6 octobre 2009

Varèse 360° - La vidéo contre la musique

La vidéo est l'arbre qui cache la forêt de la modernité : la banalité, le vide intellectuel pathétique des vidéos de Gary Hill projetées en arrière-plan de l'intégrale Varèse dirigée par Peter Eötvös ne font que confirmer ce qu'on sait depuis longtemps et qu'avait parfaitement illustré, déjà, la niaiserie de celles de Bill Viola pour Tristan und Isolde. Le spectacle, produit par Pierre Audi et présenté à Londres et Amsterdam avant la salle Pleyel, est d'ailleurs trop pesant pour qu'on puisse se concentrer sur les œuvres toujours inouïes du compositeur franco-américain : il faut un effort considérable pour s'en abstraire assez pour pouvoir vraiment avoir accès aux oeuvres - je n'y suis pas toujours arrivé.
Dans le mince corpus parcouru par cette intégrale (et même surintégrale, certains bouts d'œuvre dans les réalisations douteuses d'un élève de Varèse auraient pu nous être épargnées), on constate que les oeuvres essentielles sont finalement peu nombreuses (ce qui ne réduit en rien la place essentielle du compositeur dans l'invention de la modernité musicale) : même Déserts, finalement, avec ses désuètes insertions électroniques, est moins inoubliable qu'Amériques ou Arcana - et il n'est pas sûr qu'enchaîner les œuvres de Varèse favorise la mise en évidente de l'individualité de chacune.

Pour voir une utilisation ô combien plus intelligente de la vidéo, il fallait se rendre au Centre Pompidou il y a quelques jours, pour le spectacle Woyzeck on the Highveld, adaptation par le metteur en scène William Kentridge de la pièce de Büchner : la vidéo, réduite au décor dans lequel évoluaient les remarquables marionnettes de la troupe sud-africaine, ouvrait le regard sur des mondes de poésie.
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