jeudi 14 janvier 2010

L'héritage Noureev à l'Opéra (6) - Nicolas Le Riche et les autres

Suite au message précédent relatif aux dames du Ballet de l'Opéra de Paris, je continue avec ces messieurs, avec les mêmes précautions d'usage que précédemment (notamment le fait que ceci représente ni plus ni moins que l'opinion d'un spectateur passionné ne connaissant personnellement aucun membre du corps de ballet). La tâche est à vrai dire moins plaisante pour les messieurs que pour les dames, tant le manque de personnalités marquantes devient un problème crucial, aussi bien comme forces créatrices dans le domaine contemporain que comme forces physiques pour porter ces dames dans le ballet classique.

Bélingard, Jérémie
Étoile
Le rôle : ?????
Commentaire : Jérémie Bélingard est l'une des étoiles les plus problématiques de l'actuel Ballet de l'Opéra. On a cru comprendre que c'est principalement pour ses mérites dans le domaine du contemporain qu'il a reçu cette distinction (même s'il le fut sur un rôle classique) : ce serait une bonne raison si on avait pu constater ces mérites. Ce qui est censément contemporain chez ce danseur renvoie en réalité à une caricature de la danse contemporaine : pour être un bon danseur contemporain, il faudrait être un peu brut de décoffrage, en quelque sorte. On ne peut refuser à sa danse ce caractère entier, mais je suis loin d'en faire une qualité, tant lui manque le rayonnement de l'interprète-créateur, cette vibration interne par lesquels les grands danseurs de la création d'aujourd'hui savent captiver leur public avant même le premier geste. Et bien sûr, cette non-qualité en contemporain ne se transcende pas en qualité pour le classique, qu'il a du reste au moins l'intelligence d'aborder le moins possible.

Bridard, Yann
Premier danseur
Le rôle : Orphée (Pina Bausch)
Commentaire : Homme à tout faire du ballet de l'Opéra avec Karl Paquette, Yann Bridard a connu des passages à vide, notamment pour cause de blessures, ces dernières années. Ce pilier de la troupe, polyvalent, doté d'une réelle présence en scène, a toutes les qualités du premier danseur brillant qu'il a été : il ne faudrait qu'un peu de condition physique et de confiance de la part de la direction pour qu'il ait l'occasion de le redevenir.

Bullion, Stéphane
Premier danseur
Le rôle : Morel (Proust/Roland Petit)
Commentaire : Stéphane Bullion est un bon danseur, certes ; pas de ceux dont la promotion comme premier danseur était apparue comme inéluctable, sans surprendre vraiment. Il fait nombre parmi les bons danseurs capables d'assurer, sans étincelles, un premier rôle, mais qui a plus sa place comme danseur de seconds rôles que comme étoile sous les feux de la rampe. Après tout, c'est bien ce qu'on appelle un premier danseur.

Carbone, Alessio
Premier danseur
Le rôle : Basile (Don Quichotte) - à venir, qui sait ?
Commentaire : Alessio Carbone est l'un des quelques danseurs de premier plan entrés dans le ballet de l'Opéra en provenance de l'étranger, en étant peu ou pas du tout passés par l'école de danse de l'Opéra. Son intégration réussie montre bien qu'il est possible de s'ouvrir à d'autres écoles sans perdre ni style ni personnalité, si tant est que l'Opéra en a encore vraiment. Vif et efficace, Carbone tranche parfois avec le style alangui et précieux de certains de ses collègues : il aurait bien tort de vouloir leur ressembler, même s'il serait alors mieux distribué.

Chaillet, Vincent
Premier danseur
Le rôle : Le meunier (Le Tricorne)
Commentaire : Le choix du rôle, pour une fois, n'est pas difficile : c'est auréolé de sa toute récente promotion que Vincent Chaillet a pu danser - une seule fois - ce beau rôle, et il l'a fait avec beaucoup de brio. Une sorte de brio sec, bien en phase avec l'Espagne pour rire du ballet de Massine. On attend la suite.

Duquenne, Christophe
Premier danseur
Le rôle :le prince (Casse-Noisette)
Commentaire : Promu premier danseur à 35 ans, Christophe Duquenne a bénéficié de sa grande régularité dans le classique à un moment où le départ de la génération Noureev (les inoubliables Hilaire, Romoli, Belarbi...) laissaient un grand vide au sein de la troupe. Cette promotion était certainement méritée,et des prestations très correctes dans Casse-Noisette et dans maint second rôle dressent de lui le portrait d'un danseur solide, partenaire fiable (ce qui est fort rare désormais), chez qui le style ne s'accompagne pas d'alanguissement.

Ganio, Matthieu
Étoile
Le rôle : Franz (Coppélia)
Commentaire : Bénéficiant d'une carrière fulgurante, ce danseur résolument classique a sans doute pâti d'une nomination trop précoce. Encore sujet, il a été nommé en 2004 dans la perspective de l'enregistrement à venir de La Sylphide : l'étoile prévue s'étant blessé(e), Hugues Gall, souhaitant en outre faire un cadeau empoisonné à son successeur, a nommé ce danseur évidemment très prometteur pour que le DVD porte tout de même le nom d'une étoile. Depuis, entre ses blessures, Matthieu Ganio mène une carrière en dents de scie, où il convainc de préférence dans des ballets où la personnalité n'est pas le critère principal. La conquête de la maturité est une course d'endurance...

Heymann, Mathias
Étoile
Le rôle : soliste du Pas de trois (Paquita)
Commentaire : Nommé danseur étoile à 22 ans, aux côtés d'une danseuse de 15 ans son aînée, Mathias Heymann est devenu un des chouchous du public parisien pratiquement dès le début de sa carrière. En tout cas de la partie du public pour qui le spectaculaire est l'essentiel de la danse. Inutilisable, pour autant qu'on sache, dans le domaine contemporain, il n'a guère dansé de grands rôles classiques : on voit bien ce que sa virtuosité peut proposer d'excitant dans les pas de deux virtuoses, mais aussi bien physiquement (dans un ballet classique, il y a bien un moment où il faut porter sa partenaire...) qu'intellectuellement et dramatiquement, la masse critique ne semble pas là. Il a, certainement, le temps devant lui : il a le temps, donc, de se construire comme grand danseur ; s'il ne le fait pas, ce temps-là risque d'être bien long.

Hoffalt, Josua
Premier danseur
Le rôle : le prochain, qui sait ?
Commentaire : On ne peut pas tout connaître : espérons que la promotion de ce premier danseur tout frais nous permettra de le voir suffisamment pour lui donner l'occasion de faire connaître ses qualités...

Le Riche, Nicolas
Étoile
Le rôle : Le jeune homme et la mort (Petit)
Commentaire : Nicolas Le Riche, c'est l'inverse de Mathias Heymann (malédiction de l'ordre alphabétique une fois encore) : une carrière au plus au niveau depuis deux décennies, un talent aussi éclatant dans le classique que dans le contemporain ; curieux, intelligent, audacieux, il est sans doute le danseur le plus populaire dans le public de l'Opéra, grâce à son incroyable grâce féline. Osera-t-on émettre malgré tout une petite réserve ? Ces dernières années, je l'ai souvent trouvé un peu absent, peu concerné, et ce aussi bien dans le classique que dans le contemporain. Ce n'est même pas un manque de travail, ni de technique, simplement une pâleur qu'on espère passagère.
Il s'est aussi essayé à la chorégraphie : son Caligula pour ses collègues de l'Opéra n'a pas été très bien accueilli, à mon avis à tort : ce cauchemar ouaté d'un dément qui se trouve être empereur n'est pas de ces ballets divertissants à digestion immédiate (non, je n'ai pas encore vu la Blanche-Neige de Preljocaj), mais il laisse des traces profondes dans ma mémoire.

Martinez, José
Étoile
Le rôle : Siegfried (Le Lac des Cygnes)
Commentaire : Passons sur l'échec artistique de sa grande et très attendue création sur les Enfants du Paradis : José Martinez est sans doute aujourd'hui - après les retraites de Manuel Legris, Laurent Hilaire ou Jean-Guillaume Bart - l'étoile classique par excellence dans cette compagnie. Certes, la concurrence n'est pas trop rude face aux étoiles plus récentes, manquant de la plus élémentaire vigueur physique, mais José Martinez n'est pas un roi par défaut : avec les années, il a appris à s'emparer de ses personnages, à ne faire de la virtuosité qu'un moyen expressif, moins important en cela même que le style. Côté contemporain, on ne peut parler d'un investissement particulièrement poussé (sans doute a-t-on trop besoin de lui en classique), mais ses incursions sont souvent convaincantes, parfois bouleversantes, comme cette scène de la télévision dans Appartement de Mats Ek (DVD indispensable) créée pour lui.

Moreau, Hervé
Étoile
Le rôle : Tchaikovski-Pas de Deux (Balanchine)
Commentaire : Nommé étoile en 2006, Hervé Moreau reste encore aujourd'hui une étoile fantôme, tant il a souvent été blessé - et quand il ne l'était pas, c'était notamment pour deux ballets dispensables, le raté Roméo et Juliette de Sasha Waltz et l'épouvantable Proust de Roland Petit. Je l'avais découvert lors d'un magnifique Tchaikovski-Pas de Deux (Balanchine) avec Aurélie Dupont, qui laissait espérer beaucoup de ses talents classiques. On en est toujours là.

Paquette, Karl
Étoile
Le rôle : le prince (Casse-Noisette)
Commentaire : Qui l'eût cru ? Après avoir dansé à l'Opéra tout ce qu'il est possible de danser, des mini-rôles aux rôles d'étoile, après avoir servi de remplaçant à tout ce qui traînait la patte à l'Opéra, voilà que Karl Paquette a été récompensé de ses efforts le 31 décembre 2009. Finis pour lui les seconds rôles : le voilà étoile, et même si on n'y croyait guère, on ne peut que se réjouir de voir un danseur sain, élégant, vivant sur scène ainsi récompensés. Partenaire à toute épreuve (hors Mélanie Hurel), il n'est sans doute pas le danseur le plus brillant de sa génération (pas de Carlos Acosta à l'Opéra), plutôt le digne représentant d'une école au riche passé. Il en est le produit, mais plus que cela : il lui fait honneur.

Pech, Benjamin
Étoile
Le rôle : Frédéri (L'Arlésienne, Roland Petit)
Commentaire : Autre étoile relativement récente, Benjamin Pech partage beaucoup avec son collègue Hervé Moreau, même s'il est moins souvent blessé. Des interprétations élégantes, soignées, parfois engagées, avec une technique suffisante et une présence convenable dans le domaine contemporain : tout cela est très utile pour une troupe comme le ballet de l'Opéra. S'il n'y avait pas une telle pénurie de personnalités de premier plan chez ces messieurs, il serait un premier danseur très apprécié ; dans la situation actuelle, il est une étoile dans la bonne moyenne.

Phavorin, Stéphane
Premier danseur
Le rôle : Le meunier (Le tricorne)
Commentaire : Difficile de parler de ce danseur très inégal : l'idée de lui confier des premiers rôles classiques n'est sans doute pas la meilleure possible (on se souvient d'un Casse-Noisette cauchemardesque avec Mélanie Hurel), mais il ne manque certainement pas de personnalité. Le problème est sans doute que, même en danse contemporaine, un peu de technique ne peut pas nuire pour aider à mettre en forme cette personnalité...

Thibault, Emmanuel
Premier danseur
Le rôle : L'oiseau bleu (La Belle au bois dormant)
Commentaire : Emmanuel Thibault est fait pour danser les pas de deux (ou de trois) du répertoire classique, ce qu'il a souvent fait. Inutile ou presque de souligner ses qualités de saltation, comme ses limites dès qu'il s'agit de partenariat : techniquement brillant, doté d'un style classique impeccable en tout cas en solo, Emmanuel Thibault est à sa place en tant que premier danseur, son manque de personnalité et de présence en scène étant (espérons-le) rédhibitoire pour une nomination en tant qu'étoile. Dans le champ limité qui est le sien, il n'a cela dit guère de rival.

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