samedi 7 avril 2007

Kabuki

NB : comme vous le constaterez, ce message est le premier à être illustré d’une photo personnelle, prise en l’occurrence précisément lors de la représentation concernée.

Du Kabuki à l’Opéra Garnier : on n’avait jamais vu ça. À tel point que, la nostalgie du pays natal s’ajoutant au prestige (qui m’étonne toujours, mais passons) des dorures néobaroques du lieu, la salle était truffée de Japonais et de Japonaises, dont un bon nombre en kimono.

Mais les bizarreries ne s’arrêtent pas là : ce spectacle, tout d’abord, est inclus dans la programmation de ballets de l’Opéra en tant que « Compagnie invitée », alors qu’on voit mal le rapport avec le ballet (classique ou contemporain) occidental, le Kabuki étant très peu dansé, et qu’il existe une série ad hoc dans la programmation de l’Opéra, Frontières (série d’ailleurs disparue l’an prochain). Ensuite, il paraît que la scène de Garnier est plus petite de 40% que la scène où la famille Ichikawa exerce ses talents dans son pays natal : pourquoi diable n’a-t-on pas alors donné ce spectacle à Bastille, qui aurait été bien plus appropriée malgré son manque de glamour ?

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Mais halte aux récriminations : bien sûr qu’il était intéressant, même dans ces conditions, de découvrir ce répertoire qui nous est si inconnu. Il faut cependant se méfier de nos réflexes, quand il s’agit de recevoir un tel spectacle : la temporalité n’est pas la même, le rapport entre le texte et la musique, entre la narration (toujours prise au sein d’ensembles narratifs plus vastes) et l’atmosphère ne sont pas les mêmes. Sinon on tombe dans la world music, digestion par la bonne conscience occidentale d’autres modes de pensée musicaux auxquels elle ne comprend rien ; mais la musique japonaise, avouons-le, est moins immédiatement digestible que la musique africaine, par exemple : une sorte de récitatif (peu) accompagné, où la valeur musicale semble ne pouvoir être dissociée de la valeur narrative et poétique.

J’ai donc bien du mal à commenter ce que j’ai vu, mais je n’en suis pas moins heureux de l’avoir vu. La différence principale avec l’opéra occidental, a fortiori l’opéra contemporain des deux pièces du XIXe siècle présentées à Garnier, c’est la nature totalement différente des émotions que ces deux genres entendent susciter : faible palette d’émotions fortes en Occident, large éventail d’émotions ténues et miroitantes en Orient. Des valeurs comme la grâce, l’intelligence, la bonne éducation, occupent une place importante dans le Kabuki, conformément à notre image folklorique du Japon « d’avant » (et sans doute la nostalgie de ce Japon-là est-elle la première justification de la survivance du Kabuki) ; mais la présence de la menace venue des forces de la nature dans les deux pièces est troublante : l’ivrognerie du sage conseiller de la première pièce rejoint ici le monstre qui se cachait dans la belle princesse de la seconde pièce.

vendredi 6 avril 2007

L'agenda du ministre

Il faut consulter, sur le site du Ministère de la Culture (http://www.culture.gouv.fr/), la page "agenda du ministre".
On peut y lire notamment:

"jeudi 5 avril
22h00 Soirée célébrant les 30 ans des Grosses Têtes* à la Tour Eiffel

samedi 7 avril
20h30 Spectacle de Nicolas Canteloup**, au Centre international de congrès Vinci de Tours"

Vive la culture!



*Une des émissions de radio les plus vulgaires de France.
** Humoriste pas beaucoup plus fin.

mercredi 4 avril 2007

Opéra de Paris: prochaine saison (2)

BALLET

On n'a pas pu éviter un mouvement de recul en voyant la nouvelle saison du Ballet de l'Opéra de Paris: deux ballets classiques en tout et pour tout, pour la dernière troupe de danse classique de France, c'est bien peu, surtout quand l'un des deux est Paquita, peu stimulante reconstitution d'un ballet qui n'était sans doute pas inoubliable. L'autre est Casse-Noisette, absent du répertoire depuis 2001; on ne peut que s'en réjouir, en espérant un grand moment de danse classique, même si je ne connais pas la version de Noureev.
Après réflexion, on constate que cette saison contemporaine s'explique par un choix assumé de la direction, celui de consacrer une saison au XXe siècle. Cela me paraît tout à fait admissible, dès lors qu'il s'agit d'une seule saison et qu'on peut espérer ensuite, notamment sous la direction de Nicolas Joël*, un retour à un meilleur équilibre.
Ce qui est surprenant au fond, c'est que cette saison contemporaine comporte aussi peu de créations: une seule en fait, confiée au chorégraphe américain Wayne McGregor, dont je n'ai rien vu; elle est couplée avec une oeuvre intéressante, Le Songe de Médée de Preljocaj, oeuvre difficile d'accès sans doute mais qui pénètre loin dans les entrailles du mythe de Médée.
L'autre nouveauté n'est pas une création, mais l'entrée au répertoire de deux des ballets les plus connus de Mats Ek, dont l'Opéra a déjà vu les inoubliables Appartement (DVD) et Giselle (pas DVD, mais une merveilleuse vidéo avec la créatrice Ana Laguna circule): il s'agit ici de A sort of... et de La Maison de Bernarda (même chose que Giselle); ma préférence va au second, narratif, mais les deux sont au même programme.

Une autre création appartient, elle, appartient autant au domaine de l'opéra qu'à celui de la danse, la "symphonie dramatique" Roméo et Juliette de Berlioz chorégraphiée par Sasha Waltz. La chorégraphe allemande est une figure de proue de la nouvelle danse allemande, et son travail est intéressant et d'une grande beauté, sans doute plus de beauté que de profondeur d'ailleurs. Il était en tout cas tout à fait justifié qu'elle fasse ainsi ses débuts à l'Opéra de Paris (d'autres seraient bienvenus, à commencer par Anne Teresa de Keersmaeker).
Dans le même domaine, le ballet reprend Orphée et Eurydice de Gluck vu par Pina Bausch: si cette chorégraphie n'a pas la force unique de son Sacre du Printemps, elle constitue une bonne mise en scène de l'opéra de Gluck...

Parmi les reprises, deux sont consacrées à des chorégraphes maison, les étoiles Kader Belarbi et Nicolas Le Riche. Le premier a réussi avec Wuthering Heights l'un des plus beaux ballets narratifs des dernières décennies, d'une intensité et d'une cohérence parfaites, qui plus est sur une musique magnifique de Philippe Hersant (ça change des éternels Glass/Cage...) et une scénographie inoubliable (cet arbre...). On peut rêver que cette reprise soit l'occasion de publier la vidéo du ballet tournée lors de la création...
L'oeuvre du second, Caligula, est plus fragile, et ballettomanes comme critiques n'avaient pas été tendres lors de sa création. Cette fragilité me semble au contraire être une qualité, et j'avais été frappé lors de la création du silence et de l'attention du public ("grand public", donc) à la proposition de Nicolas Le Riche. S'il reste moins d'images fortes que pour Wuthering Heights, je sens encore l'émotion des solos de la Lune ou de ceux de Mnester, qui avait bénéficié de la présence magnétique de Laurent Hilaire.

Ces deux ballets, d'une certaine façon, se tiennent dans la descendance du grand maître du ballet narratif de ces trente dernières années, John Neumeier**: on pourra donc les comparer avec profit à La Dame aux camélias, entrée récente au répertoire mais ballet trentenaire, repris ici une fois de plus: le ballet est de toute beauté, avec ces pas de deux presque infinis, mais on espère que la troupe arrivera à une interprétation plus idiomatique et plus collective que jusqu'à présent.

Le contemporain se voudra réconcilié avec le classique en une soirée mixte Noureev/Balanchine/Forsythe: il est bien entendu idiot de présenter des extraits de Raymonda, mais on se réjouira du retour de Forsythe; quant au Balanchine, Les Quatre tempéraments, il n'est pas vraiment le plus passionnant de son auteur.

Enfin, l'Opéra vide ses fonds de tiroir en reprenant, pour la dernière fois on l'espère, Signes de Carolyn Carlson [DVD], ballet contemporain pour lectrices de Femme actuelle, avec sa spiritualité zen à deux sous.

Pour ne pas terminer sur cette mauvaise note, n'oublions pas le spectacle de l'Ecole de Danse: après une édition 2007 dominée de très haut par Napoli de Bournonville mais alourdi par deux autres pièces plutôt lourdes, l'édition 2008 se penchera sur l'histoire du ballet de l'Opéra avec un ballet d'un de ses maîtres de ballet des années 20/30, Leo Staats, puis un Roland Petit -pas trop vieillot, espérons-le- et une oeuvre plus contemporaine dont je ne sais rien.
Et bien sûr la venue du Bolchoi, avec trois programmes: l'espoir est que la troupe russe réussisse enfin à prouver qu'elle est autre chose qu'une troupe d'athlètes présentant toujours les mêmes spectacles poussiéreux...

*dont j'ai dit le plus grand mal en tant que directeur d'opéra, mais qui aura certainement à coeur de revitaliser l'héritage classique du ballet, sans fermer la porte à l'indispensable contemporain.
** Notons tout de suite que sa troupe, le Ballet de Hambourg, présentera une de ses dernières créations, Mort à Venise, au Châtelet en avril 2008.

lundi 2 avril 2007

Opéra de Paris: la prochaine saison (1)

Des présentations de la saison de l'Opéra, vous en trouverez partout; voici néanmoins la mienne, avec commentaires. Pour les détails, vous pouvez aller voir sur le site de l'Opéra, vers lequel j'ai mis un lien.
La saison de Gerard Mortier est centrée autour du XXe siècle, avec une place importante aussi pour Wagner, en tant que précurseur universelle. Je m'en réjouis, mais j'avoue attendre toujours avec impatience qu'une saison mette le baroque au centre...
Je ferai un autre message pour le ballet.

Opéra
Les commentaires sont présentés ainsi:

Compositeur: Oeuvre [DVD si cette production est disponible]
Chef d'orchestre/Metteur en scène
Chanteurs remarquables s'il y a lieu (cela ne veut pas dire que les autres seront forcément mauvais)
Commentaire

REPRISES
Strauss: Capriccio [DVD]
Haenchen/Carsen
Kringelborn
Oeuvre très littéraire, dans un cadre XVIIIe, qui nécessite une bonne sensibilité musicale; belle production assez classique, tirant parti du cadre de l'Opéra Garnier. La distribution est de bon niveau, et heureusement Renée Fleming, qui figure sur le DVD, n'est plus là.

Donizetti: L'Elisir d'Amore
Pidò/Pelly
Comédie sympathique mais vraiment peu profonde; production très agréable et distribution sans grand relief.

Puccini: Tosca
Luisotti/Schroeter
Mélo réservé aux amateurs du genre; production qui se veut moderne mais est surtout plate, et désormais irrémédiablement usée par les très nombreuses reprises. Plusieurs chanteurs intéressants dans les deux distributions (Naglestad, Valayre, Galouzine, Ramey).

Haendel: Alcina
Spinosi/Carsen
Un des meilleurs opéras de Haendel, avec une histoire troublante et riche et une musique qui ne faiblit jamais. La distribution est de bon niveau, mais l'intérêt principal est la merveilleuse mise en scène de Robert Carsen, dont je ne manquerai pas de reparler. Un des plus grands spectacles de la dernière décennie.

Strauss: La Femme sans ombre
Kuhn (?)/Wilson
Oeuvre au symbolisme un peu plus chargé qu'il ne faudrait, peu dramatique, heureusement "allégée" par une mise en scène cette fois très pertinente de Robert Wilson. La distribution semble incertaine, a fortiori si Gustav Kuhn dirige cette production.

Hindemith: Cardillac
Ono/Engel
Ventris, Workman
Oeuvre courte mais très ennuyeuse, avec un livret sans intérêt et une musique terne. La production d'André Engel repose uniquement sur de gros décors; elle est totalement dépourvue de vie et de finesse.

Rossini: Il Barbiere di Siviglia [DVD]
Piollet/Serreau
La production banale et sans idée de Coline Serreau ne suffisait pas: il fallait encore y mettre une distribution parmi les plus ternes qu'on ait vues (Maria Bayo en Rosine!)... Il y a mieux à faire ailleurs!

Gluck: Iphigénie en Tauride
Bolton/Warlikowski
Delunsch
En voyant ce spectacle en juin 2006, je me suis rendu compte que cette musique tournée vers une efficacité dramatique un peu primaire ne me faisait pas grand chose. La production, qui est plus une installation d'art contemporain qu'un moment de théâtre, n'arrange pas les choses. La distribution gagnera certainement au retour de Mireille Delunsch dans un de ses grands rôles, à place des deux chanteuses pâlottes de 2006.

Bellini: I Capuleti e i Montecchi
Pidò/Carsen
Oeuvre d'intérêt moyen, avec une production qui n'est pas la plus réussie de celles de Robert Carsen. Le tout est simplement un prétexte pour tourner un DVD avec la starlette du moment, Anna Netrebko. Là encore, vous pouvez aussi aller vous promener.

Verdi: Don Carlo
Currentzis/Vick
Secco, Guryakova
Un des opéras intéressants de Verdi; j'ai vu cette production il y a trop longtemps pour en avoir un souvenir précis, mais cela ne devait pas être trop mal. Distribution intéressante.

Mozart, Les Noces de Figaro [DVD] reprise aux Amandiers à Nanterre
Cambreling/Marthaler
Pour démocratiser l'opéra, Mortier envoie une production qu'il aime à Nanterre, où les jeunes de banlieue se précipiteront sans nul doute sur les places à 80 € (tarif unique). Par ailleurs une des productions les plus stupides de l'ère Mortier: les Noces de Figaro réduites à du théâtre de boulevard. Ne nous y trompons pas, les bourgeois conservateurs adorent.

REPRISES de productions que je n'ai pas (encore) vues
Verdi: La Traviata

Oren/Marthaler
Secco, Van Dam
Oeuvre peu profonde, à forte tendance lacrymale. On peut aimer si on veut. La production de C. Marthaler, probablement transposée dans la RDA des années 60, risque fort de faire grincer des dents.

Charpentier:Louise
Davin/Engel
Je vais voir cette production demain. En attendant il n'y a qu'un Charpentier, et il n'est pas prénommé Gustave mais Marc-Antoine. Il a écrit un opéra extraordinaire, Médée. Voilà le Charpentier qu'il faut donner à l'ONP.

NOUVELLES PRODUCTIONS

Dukas: Ariane et Barbe-Bleue
Cambreling/Viebrock
Polaski, Palmer
Oeuvre totalement inconnue de moi; je crains pour la production, confiée à la décoratrice habituelle de C. Marthaler.

Wagner: Tannhäuser
Ozawa/Carsen
Wagner, c'est toujours indispensable, mais Tannhäuser n'est pas mon préféré. La distribution n'est pas exaltante, mais on peut attendre un grand spectacle de la part de R. Carsen.

Verdi: Luisa Miller
Zanetti/Deflo
Oeuvre à peu près sans intérêt, et distribution dans la moyenne. Mortier assure ses arrières avec une production a priori classique qui ne choquera personne.

Stravinsky: The Rake's Progress
Gardner/Bondy
Spence, Summers
Oeuvre magnifique, qui ne se livre pas forcément au premier coup d'oeil. On ne sait ce que fera Bondy, mais l'ensemble est assez excitant.

Wagner: Parsifal
Haenchen/Warlikowski
Ventris, Meier
Deux merveilleux chanteurs rachèteront, on l'espère, la production probablement autiste d'une fausse valeur chère à Mortier... Evidemment, on a là un des plus extraordinaires opéras de répertoire!

Berg: Wozzeck
Cambreling/Marthaler
Oeuvre indispensable, qui n'a pas été assez donnée jusqu'à présent à l'ONP. Malheureusement M. Marthaler n'a pas l'outillage nécessaire pour aborder la dramaturgie d'une grande finesse de l'oeuvre de Berg. Distribution intéressante.

Dallapiccola: Il Prigioniero
Zender/Pasqual
Quoi de plus intéressant que d'aller voir une des oeuvres phares de l'avant-garde musicale et dramatique?

Haas: Melancholia Création mondiale
Pomarico/Nordey
Peut-on aimer l'opéra sans être excité par une création? Je ne connais pas ce compositeur, mais vive l'audace!

© Valery Gergiev™

On sait que Valery Gergiev, le chef le plus occupé de la planète, le Poutine de la musique, dirige trop pour que toutes ses apparitions soient d'un bon niveau, et que sa carrière est plus formée de conquêtes et de stratégies de pouvoir que de passions artistiques. Valery Gergiev, avant d'être un chef d'orchestre, est une marque commerciale. Pendant longtemps, Paris n'était pas un marché prioritaire; c'est désormais le cas, et c'est dans ce cadre qu'il faut voir le concert qu'il a donné hier à la Salle Pleyel avec l'un de ses orchestres, le London Symphony Orchestra.
A la décharge de Gergiev, l'orchestre (qui ne fait de toute façon pas partie des meilleurs du monde) était particulièrement peu satisfaisant, peut-être aussi faute de préparation. Les magnifiques Symphonies d'instruments à vent de Stravinsky en étaient particulièrement brouillonnes, même si les Debussy (Prélude à l'après-midi d'un faune et La mer) voyaient l'orchestre un peu plus sûr de lui. Le pire était donc à venir, avec un Sacre du Printemps qui comptera certainement parmi les pires massacres de cette oeuvre. On commence très fort avec le solo de basson au début: faux, archifaux, et pas en rythme de surcroît. Le reste est à l'avenant: l'approche de Gergiev est brutale, tonitruante, sans doute parce que c'est le meilleur moyen de se gagner les faveurs du public tout en masquant les problèmes. De temps en temps une nuance inattendue, un ralentissement un peu gluant; aucune notion de progression dramatique, ni de mystère, et des instrumentistes trop peu préparés pour pouvoir suivre...
Triste concert, pauvre Stravinsky. Consolons-nous cependant: l'année prochaine sera à Paris aussi une année Boulez, qu'on a vu souvent diriger ces oeuvres avec précision et intelligence. De moins en moins voyageur le grand âge venant, et donc toujours plus à Paris, il offrira ainsi au public une occasion à ne pas manquer d'entendre cette musique qu'il a tant aimé sous la lumière simple de la vérité musicale.

mardi 27 mars 2007

Des vertus de la polémique

Cela va finir par devenir une spécialité de la Comédie-Française, qu'on aurait tort de croire paisiblement endormie sous les arbres du Palais-Royal. Petit rappel des faits pour ceux qui ne suivent pas:
-Printemps 2006: l'administrateur (=directeur) de la maison, Marcel Bozonnet, déprogramme la pièce de Peter Handke que devait donner la troupe, en raison de la sympathie pour Milosevic affichée par son auteur;
-Eté 2006: le même Marcel Bozonnet se voit brutalement privé du prolongement de son mandat qui lui avait été assuré par le ministre (dont l'inélégance n'étonnera personne); il est remplacé par une actrice de la maison, Muriel Mayette, qui y avait fait aussi plusieurs mises en scènes dont certaines bonnes. (à titre personnel, je ne regretterai pas M. Bozonnet, mais là n'est pas la question). Des journaux comme Le Monde, qui n'ont rien à faire en cette période estivale, consacrent à l'affaire un certain nombre d'articles.
-Printemps 2007: la polémique fait rage entre la même Muriel Mayette et le frère-héritier de Bernard-Marie Koltès, au sujet d'une question de détail sur la distribution d'un rôle dans Le Retour au désert : un personnage arabe doit-il forcément être interprété par un acteur arabe? La pièce est donc menacée de retrait de l'affiche, la Comédie-Française ne disposant que d'un contrat pour 30 représentations.

Je ne prendrai pas plus avant position sur ces débats, en tout cas ici; mais je ne cacherai pas mon plaisir devant ces quelques soubresauts. Bien sûr, je me réjouis bien plus des succès de cette institution qui, pour moi, veut toujours dire quelque chose (comme le Cyrano de Bergerac remarquable qui continue encore et toujours à faire salle comble). La culture objet de polémique, même restreinte à quelques journaux parisiens, cela n'est pas si anodin.
La conception dominante actuelle, y compris chez de nombreux critiques, est que la culture, ce n'est au fond qu'une forme un peu plus noble du divertissement et qu'au fond l'essentiel c'est qu'on passe une bonne soirée (ce qui est aussi l'argument-roi des vendeurs de soupe à la manière TF1). Je suis sûr que j'aurai encore bien d'autres occcasions de dire que cette conception n'est pour moi pas même discutable. Si la culture n'est rien d'autre que du divertissement, si l'opéra, la musique, le théâtre ne sont que des moyens d'occuper sa soirée pour spectateurs un peu plus fortunés qu'ailleurs, à quoi bon les subventionner? S'il faut défendre la culture, ce n'est pas simplement parce qu'on aime ça (évidemment, la culture est morte sans le plaisir), mais parce qu'elle fait sens, parce qu'elle est un reflet critique de la société - qu'elle est donc, évidemment, totalement politique*. La culture endormie, non soumise au débat, ça ne sert à rien; même si les postulats des trois débats évoqués ne sont pas forcément des plus profonds, ils ont au moins le mérite de perturber les rouages bien huilés de la culture institutionnelle. Et les intellectuels, Dieu merci, c'est à ça que ça sert: perturber.

*Ce n'est pas parce que nous sommes en période électorale que vous me ferez l'injure de croire que je veux parler de jeux de partis ici. La politique, c'est l'art d'organiser la vie en commun, c'est donc une composante éternelle et consubstantielle de toute société; le jeu des institutions et des partis n'en est que la matérialisation contingente, d'ailleurs indispensable et pas si sale qu'on le croit.

Informations

Quelques informations diverses sur ce blog:
-Vous remarquerez que j'ai commencé à répondre aux commentaires, ce que je vais continuer à faire; ce qui me gêne est que les commentaires sont presque invisibles; cela n'empêche pas que je les lis, et que cela m'intéresse beaucoup et que je suis tout prêt à ouvrir tous les débats! Je préfère néanmoins quand les commentaires sont plus ou moins signés (par exemple d'un pseudo)...
-Ce blog est destiné à s'enrichir de photos, principalement des salles où se déroulent les manifestations que je commente; il s'agira de photos prises par moi, et illustrant souvent des aspects moins connus des salles en question (pas le spectacle lui-même: prendre des photos dérange les spectateurs et éventuellement aussi les artistes). Cela risque fort de commencer avec le spectacle de Kabuki actuellement à l'affiche à Garnier.

jeudi 22 mars 2007

... et un théâtre renaît

Foin du pessimisme: tandis que le Châtelet coule, l'Opéra-Comique, après avoir touché le fond sous la direction d'un vendeur de soupe autosatisfait, vient de présenter une nouvelle saison qui répond largement à ce qu'on était en droit d'espérer de Jérôme Deschamps, homme de théâtre inventif et minutieux (c'est un compliment - les Deschiens auxquels on le réduit souvent en étaient le signe, avec un travail sur la langue, sur les modes de communication, sur les relations entre individus d'une qualité et d'une profondeur qu'on aimerait bien voir de temps en temps dans les théâtres "d'art").

Commençons pourtant par deux inquiétudes:
-la saison ne commence qu'en décembre; espérons que seuls les réglages de cette première saison soient la cause de ce retard, et que les pouvoirs publics ne se soient pas rendus coupables une fois de plus d'avarice;
-les tarifs: il est très bien de limiter le prix des premières catégories à moins de 100 euros; mais il est regrettable que cette modération entraîne un tarif peu dégressif pour les catégories suivantes, ce qui est d'autant plus gênant que la visibilité dans cette salle n'est pas excellente.

Pour le reste, la programmation est structurée autour de 5 spectacles lyriques allant du XVIIe siècle à la fin du XXe, ce qui nous assure après de longues années de disette pas moins de 2 Lully à Paris en une seule saison: Thésée au Théâtre des Champs-Elysées et le merveilleux Cadmus et Hermione à l'Opéra Comique. Le XIXe siècle est représenté par deux raretés françaises, L'étoile de Chabrier et Zampa de Hérold, le XXe par Porgy and Bess de Gershwin (certainement pas le plus indispensable de cette saison) et Roméo et Juliette de Dusapin. Chacune de ces productions est accompagnée d'une série de concerts, voire de spectacles scéniques de dimension réduite.

Mais le plus important est sans doute ici que les structures de production apparaissent particulièrement raisonnables et, à ce titre, durables: presque tous les spectacles sont coproduits, et l'Opéra-Comique accueille la production annuelle de l'Académie Baroque d'Ambroay, Le Carnaval et la Folie de Destouches: pendant plusieurs années, Paris n'avait pas été capable d'attirer ces productions en version scénique, ce qui leur retirait beaucoup d'intérêt. On ne peut qu'engager Jérôme Deschamps à continuer une telle politique, à fonctionner le plus possible en réseau avec des opéras de toute la France, à ouvrir sa maison aux productions légères qu'on voit tourner un peu partout en France... Une sorte de développement durable adapté au monde lyrique!

Amis lecteurs, donnez une chance à cette nouvelle structure: à quoi bon retourner voir une Xième fois la médiocre Tosca de Bastille? A quoi bon s'énerver devant la Traviata misérabiliste de Christoph Marthaler qui va être créée bientôt à Garnier? Ouvrez les yeux, ouvrez les oreilles: vous ne perdrez rien, dans le monde lyrique, à sortir des sentiers battus, y compris (voire surtout) si vous êtes débutants ou si vous ne voyez qu'un ou deux spectacles par an!
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