dimanche 25 août 2013

L'opéra à Salzbourg au fond du trou



Pour moi, Salzbourg n’a jamais été un festival d’opéra ; je n'ai pas besoin de Salzbourg pour l'opéra, je n'ai pas besoin de l'opéra à Salzbourg. L’opéra est ce qui attire le plus l’attention, entre autres parce qu’il excite à merveille la passion de nos contemporains lyricomanes et non lyricomanes pour le people, mais ce n’est qu’un fragment de ce qui se passe à Salzbourg. Ceci étant, puisque j’y suis, j’y vais voir chaque année quelques opéras, et cette année d’autant plus qu’en raison des anniversaires Verdi et Wagner l’opéra tenait une place particulièrement démesurée dans la programmation.

Non, je n’y ai pas vu Don Carlo : j’avais vu une distribution très proche à Munich (ça s’appelle de la photocopie de distributions), et figurez-vous que je n’avais pas envie de me battre pour obtenir une place « bon marché » à 165 €, pour une production réactionnaire (Peter Stein) alors que celle de Munich (Jürgen Rose, mais si) est vraiment bonne. J’ai séché aussi Così fan tutte, mis en scène par Sven Eric Bechtolf dont j’avais détesté l’Ariane à Naxos l’an passé : je n’aurais pas eu de mal à trouver une place debout à 15 €, mais la distribution minable (copie conforme de celles de Zurich quand Pereira y était intendant), la direction de Christoph Eschenbach, la production condamnée d’avance : non merci, j’ai mieux à faire (et les critiques déjà parues sont d'une violence inusitée). J’ai donc vu 4 opéras, ce que je regrette beaucoup, car le bilan est cette année particulièrement désastreux.

Le meilleur, c’est encore Falstaff réalisé par Zubin Mehta et Damiano Michieletto, avec une distribution honnête, qui aurait certainement subi au bonheur de beaucoup si les prix n’avaient pas été salzbourgeois (rassurez-vous sur mon compte : place debout à 15 €) et si les chanteurs avaient eu une véritable chance d’exprimer leurs talents – car les pauvres ont dû chanter, depuis la générale, 7 représentations en 11 jours, ce qui est évidemment inacceptable. Michieletto a quant à lui utilisé une sorte de concept, avec Falstaff en coq en pâte de l’hospice pour artistes fondé par Verdi et existant toujours aujourd’hui : ce n’est pas plus bête qu’autre chose, mais on ne sait pas très bien ce qu’il a voulu en faire.

Le reste, donc, est pire. Calamité que ce Lucio Silla importé de la Mozart-Woche et dirigé par un Marc Minkowski bien peu inspiré – il a déjà montré que les opéras de jeunesse de Mozart lui résistaient en massacrant la partition de Mitridate pour l’« améliorer », déjà à Salzbourg (2005). La distribution est faite pour mettre en valeur Rolando Villazon, modérément histrion pour une fois hors une cadence d’un mauvais goût confondant lors de son dernier air : Marianne Crebassa, Inga Kalna et Olga Peretyatko sont compétentes mais à peu près interchangeables, la quatrième dame (Eva Liebau) étant franchement mauvaise. Et ce d’autant plus que le « metteur en scène » Marshall Pynkoski ne fait rien pour les distinguer : monter cet opéra en costumes XVIIIe, pourquoi pas, mais cela ne dispense pas de travailler sur l’œuvre : ici, aucun travail sur les personnages, des décors qui vont et qui viennent sans aucune nécessité émotionnelle ou dramatique, une gestuelle qui se veut sans doute psychologique mais est surtout répétitive voire ridicule.

Désastre que ces Maîtres chanteurs confiés à Stefan Herheim et Daniele Gatti : le premier tente de caser ses symboles et sa lecture de manuel d'histoire un peu plan-plan, mais sèche lamentablement devant une œuvre qui lui laisse moins de marge de manœuvre ; du coup, on voit bien les limites de sa méthode : d'un côté, entasser des références et des symboles pour plaire aux intellos (comme si une mise en scène se jugeait sur le nombre de références et sur les symboles - voyez Warli, voyez Marthaler, voyez Konwitschny : jamais vous n'avez besoin chez eux de vous creuser la tête pour savoir ce qu'ils ont voulu dire. Ils n'ont pas voulu dire, ils ont donné à voir) ; de l'autre, un décor bien décoratif (plus que celui très sobre du Don Carlo), que j'ai trouvé très laid, mais qui plaît aux ennemis de l'opéra moderne (ceux que les Allemands appellent joliment Staubis, de Staub, poussière). C'est de l'opportunisme, et ça marche. C'est tellement Staubi-compatible que Nicolas Joel l'a coproduit à l'Opéra de Paris, c'est vous dire.
Au moins, à l'ONP, vous devriez échapper au pire, c'est-à-dire à Daniele Gatti. Je sais, j'ai dit pis que pendre de Philippe Jordan dans le Ring : mais au moins, à défaut d'être beau et vivant, c'était tenu. Avec Gatti, il ne faut attendre plus d'une seconde du prélude du 1er acte pour que le cafouillage commence, aggravé par un sens certain du tintamarre. Je pourrais également taper sur la distribution, vraiment pas satisfaisante, mais elle est avant tout victime de l'incompétence de Gatti ; même Michael Volle, qui a tout pour être un Sachs d'exception, doit s'accrocher pour rester audible et en rythme.
Qu'on ne m'accuse pas d'être difficile : j'ai vu en tout six des dix grands Wagner en un mois, cinq à Munich (le Ring et Parsifal) et celui-ci à Salzbourg. Ce n'est pas de ma faute s'il y a un pareil fossé qualitatif entre une scène permanente qui aurait toute facilité pour tomber dans la routine et un festival dont la mission même est de produire l'extraordinaire.

Le cas est naturellement nettement moins grave pour Gawain de Harrison Birtwistle. Là, au moins, l'équipe musicale n'est pas en cause : on se sait en de bonnes mains avec Ingo Metzmacher, avec une bonne partie de la distribution (Maltman, Tomlinson, Aikin), avec l'Orchestre symphonique de la radio de Vienne (RSO Wien pour les intimes). Mais il y a deux gros problèmes, pas totalement négligeables. D'abord, l’œuvre. Interminable, sur un livret d'un ridicule achevé qui comporte des perles comme "With a single step, your journey begins", répétée à plusieurs reprises, dans une soupe symphonique d'une monotonie d'autant plus redoutable qu'elle recycle tous les poncifs d'écriture de la musique du XXe siècle (l’œuvre date de 1991 ; créée et reprise au Royal Opera et jamais ailleurs depuis, elle risque de ne plus sortir de son placard pour longtemps). Ensuite, la mise en scène d'Alvis Hermanis, qui s'était pourtant plutôt bien tiré des Soldats de Zimmermann l'an passé ; on comprend bien qu'il ait souhaité ne pas s'en tenir à la lettre du livret, mais il ne fait finalement que rajouter une couche de complexité aux prétentions déjà pesante de l’œuvre, en jouant la carte de l'environnement (Gauvain rencontre le chevalier VERT, vous avez compris ?) en y mettant en vedette Beuys, jusqu'à plus soif, puisque je ne sais plus pourquoi Hermanis voit dans Beuys un artiste essentiel de la prise de conscience écologique. Bref, salmigondis sans saveur, auquel j'avoue cependant m'être finalement moins ennuyé qu'à Lucio Silla.

Excusez-moi si tout ceci vous paraît excessivement négatif, mais d'une part vous n'avez qu'à lire la presse, qui en majorité dit un peu la même chose que moi (sauf sur Lucio Silla, où elle est plus positive) ; d'autre part, encore une fois, Salzbourg est négligeable dans ma saison lyrique ; contrairement à beaucoup de lyricomanes, je considère que le monde lyrique d'aujourd'hui est passionnant et stimulant, et j'ai eu beaucoup de plaisir par exemple à voir l'excellent Reigen de Boesmans au CNSM, un Idoménée admirable à Bâle, un Trouvère et une Jenufa également incandescents à Munich, pour ne citer que quelques-uns des spectacles phares de ma saison.

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