vendredi 22 mars 2013

L'Opéra de Munich, le nouveau Kleiber et la cuisine de l'intendant


Avoir un port d’attache à l’étranger, c’est finalement assez courant chez les mélomanes, une maison qui n’est pas à portée de main mais qu’on fréquente régulièrement pendant des années, parce qu’on a des attaches dans la ville qui l’abrite, ou des raisons d’y séjourner souvent, ou un attachement particulier à un artiste qui y est déterminant. Pour moi, vous le savez, c’est l’Allemagne en général et l’Opéra de Munich en particulier – voir les critiques désormais à peu près innombrables que j’ai écrites pour Resmusica. Comme cette honorable maison vient de publier sa saison 2013/2014, j’ai pensé que je pouvais un petit peu plus en parler.

Il faut d’abord parler de l’événement majeur de cette nouvelle saison : ce n’est pas une œuvre, ce n’est pas un chanteur, ce n’est pas une mise en scène, c’est Kirill Petrenko. À Paris, vous aviez Philippe Jordan, vous aurez Philippe Jordan, jusqu’à ce que mort s’ensuive (la sienne, bien sûr, il nous enterrera tous). À Munich, c’était Kent Nagano, directeur musical depuis 2006 : un excellent chef, modeste et travailleur, qui a su conquérir avec les années un public qui ne lui était pas forcément d’emblée favorable (trop d’attachement à la tradition, ça bouche les oreilles) ; il en est encore qui lui reprochent de ne pas avoir montré d’affinités avec Verdi ou Mozart, comme si c’était obligatoire ; mais ses Wagner modernes et intelligents, et naturellement son affinité reconnue avec le répertoire du XXe siècle resteront longtemps dans les mémoires. Sans compter, bien sûr, qu’il sera toujours temps d’aller l’écouter à Hambourg le moment venu.
Son départ, suite à des différends avec l’intendant Nikolaus Bachler, sera sans doute regretté par beaucoup, mais il faut dire que le choix de son successeur fait que les plus affligés ne tarderont pas beaucoup à se consoler. Réussir à convaincre Kirill Petrenko de reprendre un poste permanent après plusieurs années d’indépendance, c’était un exploit, un coup comme on en fait peu. Les Lyonnais se souviennent certainement de sa trilogie Tchaikovski et plus récemment de son irrésistible Tristan : l’œuvre d’un perfectionniste, d’un obsédé de l’intégrité artistique, qui ne peut diriger autrement qu’en repartant de l’œuvre dans son innocence originelle, et en même temps un vrai chef d’opéra, qui comprend tout du théâtre. Il y a, comme l’a dit un journaliste lors de la conférence de presse de présentation (encore visible en ligne, je suppose) une « aura à la Kleiber » chez ce jeune quadragénaire : comme Carlos Kleiber, Petrenko refuse les interviews ; comme lui, il préfère limiter le nombre de représentations pour pouvoir s’y consacrer pleinement ; comme lui, hélas, il est coutumier des annulations, pour raisons de santé (dos) ou parce qu’il ne pense pas pouvoir diriger au niveau qu’il exige de lui-même. C’est très amusant de voir la frénésie autour de ce chef, frénésie partagée par la direction de l’Opéra, par les journalistes, par le public averti – et par moi-même, avec je le crains bien peu de nuances : on attend de lui l’âge d’or, rien moins. Bon courage !
Pour sa première saison, Petrenko sera présent à Munich comme rarement directeur musical l’a été : en trois premières, quelques reprises et quelques concerts, il semble d’autant plus être résident permanent sur la Max-Joseph-Platz qu’il ne tient visiblement pas à mélanger les activités : alors que beaucoup de chefs placent leurs concerts ou leurs représentations de routine pendant qu’ils répètent pour une première, Petrenko sépare strictement les deux, et il ne mélange pas non plus les séries de représentations. Perfectionniste, on vous dit. Le choix de répertoire pour cette première saison est alléchant : la première absolue, ce sera La femme sans ombre de Strauss, mis en scène par Krzysztof Warlikowski le 21 novembre ; suivront une nouvelle Clemenza di Tito (Mozart), puis Les Soldats de Zimmermann (après le spectacle salzbourgeois de cet été), mis en scène par Calixto Bieito (coproduction avec Zurich) et sans doute mieux distribué qu’à Salzbourg (Barbara Hannigan notamment). Côté répertoire, un petit Chevalier à la Rose toujours dans la même mise en scène que celle où Carlos Kleiber a eu maintes fois l’occasion de montrer son génie, mais aussi Tosca (dans la déjà vieillotte production de Luc Bondy) et deux grands classiques russes, Eugène Onéguine (Warlikowski) et Boris (Bieito).
La présence de Petrenko a une seule limite : à partir de la mi-juin, l’Opéra devra se passer de lui, puisque comme on sait c’est lui qui dirigera le Ring à Bayreuth à partir de l’été prochain, et ce pour une durée qui peut aller jusqu’à 5 ans (mais ça m’étonnerait que l’entente avec Frank Castorf tienne aussi longtemps) ; il faudra donc suivre la saison régulière et ne pas attendre le festival maison au mois de juillet pour profiter de ce chef d’exception. On voit la distance entre Petrenko et son collègue de la Staatsoper de Berlin, ce Daniel Barenboim jamais en repos, qui donne sans doute à la maison un prestige réel, qui a tous les pouvoirs sans avoir à assumer la moindre responsabilité, mais qui tombe de plus en plus souvent dans une médiocrité qui est vraiment sans excuse (son impossible Don Giovanni à la Scala ! Ses Schubert scandaleux d’impréparation à Salzbourg !). Petrenko n’est pas seulement un chef génial et une personnalité sympathique : c’est aussi, pour autant qu’on peut le sentir de l’extérieur, un modèle d’éthique professionnelle.
L’homme qui a fait ce coup, c’est donc Nikolaus Bachler, intendant de la maison depuis 2008 après l’avoir été au plus prestigieux théâtre autrichien, le Burgtheater de Vienne. Comme son prédécesseur Peter Jonas, Bachler n’est pas un artiste, ni musicien, ni metteur en scène ; il avait déjà dirigé brièvement la Volksoper à Vienne, jamais une grande maison d’opéra. J’ai eu pas mal de doutes, je l’avoue, dans ses premières saisons : trop de productions qui affichaient sur le papier de grandes séductions scéniques et musicales m’ont déçu. Est-il possible, par exemple, de faire du grand méchant loup Neuenfels un sage illustrateur sans idée (Medea in Corinto de Mayr, DVD) ? Comment est-il possible que Calixto Bieito n’ait pas eu (ou mis en œuvre) plus d’idées à propos de Fidelio que cette image très jolie mais superficielle du labyrinthe ? Et pourquoi monter tant d’œuvres superficielles sans grand intérêt ni musical ni théâtral ?
Et puis, progressivement, je ne sais pas, le courant s’est mis à passer. Les deux représentations que j’ai vues au début de ce mois – cette Jenůfa avec sa distribution incroyable, ce Boris enfin réussi scéniquement (Bieito) et musicalement de haut niveau – font partie de celles qui marquent durablement, et il y a eu le Ring de l’été dernier, mis en scène par Andreas Kriegenburg de manière pas spécialement spectaculaire (d’où certaines déceptions) et d’une qualité musicale tellement constante, d’une telle probité artistique que tout à coup on se rappelle pourquoi on est là plutôt qu’ailleurs, plutôt que devant celui pourtant tellement plus médiatisé de Barenboim et Cassiers à la Scala et à Berlin. Et ce luxe permanent de l’orchestre et du chœur à un niveau tellement incroyable (mais c’est le fondement de la maison, ça, pas tellement le mérite de tel ou tel intendant). Et cette capacité à faire travailler des artistes sur le long terme, quitte à ne jamais inviter certaines stars qui ne sont pas prêtes à ce travail construit. J’y ai vu Anja Harteros dans une dizaine de rôles, depuis une Freia qui m’avait marqué, Jonas Kaufmann à six ou sept reprises. Bachler n’a pas raté le raz-de-marée Written on skin, qu’il accueille cet été sans l’avoir coproduit, à défaut de réussir vraiment très bien ses créations (j’avais parlé ici ou sur Resmusica de l’échec assez complet du babylonien Babylon de Jörg Widmann et Peter Sloterdijk), et il sait donner envie par la cohérence de l’offre proposée, quand bien même on peut reprocher un manque de diversité du répertoire, en particulier en direction du baroque – encore que la saison prochaine n’est pas la pire de ce point de vue, avec un nouvel Orfeo de Monteverdi mis en scène par l’excellent David Bösch avec Christian Gerhaher dans le rôle-titre, et la reprise de la très sympathique Calisto de Cavalli vue par David Alden (à cent mille coudées au-dessus des Cavalli qu’on a pu voir ces temps-ci à Paris !).
J’arrête là : vous avez compris l’essentiel, je crois. Voilà ce que c’est qu’une grande maison ; à bon entendeur, salut.

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