mardi 9 novembre 2010

Bolchoi et Mariinsky, quelles traditions pour aujourd'hui et demain ?

NB: le message précédent sur les prochaines saisons de l'Opéra de Paris (côté opéra, pas côté danse) a été actualisé, avec de nouvelles informations inédites... Mais pourquoi l'Opéra de Paris laisse-t-il donc fuiter tout cela ?

On va finir par oublier que le Bolchoi et le Mariinsky ont leur siège quelque part au beau milieu de la sainte Russie, tant on les a pour ainsi dire à demeure en Europe occidentale : Le Mariinsky vient de faire un petit passage au Châtelet, le Bolchoi arrive à l’Opéra Garnier au printemps, sans parler d’étapes à Londres, Lausanne ou Baden-Baden. On pouvait avoir l’impression, il y a quelques années, que le but de cette activité frénétique était simplement l’argent, les troupes venant chercher en Occident l’argent dont manquait si cruellement la Russie post-soviétique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

mardi 4 mai 2010

2010/2011 : du côté des réacs, et un peu de théâtre aussi

Opéra-Comique et Châtelet, deux faces d'une même médaille, celle d'une Restauration au service d'œuvres justement oubliées. Il est de bon ton désormais de dire que finalement, l'opéra-comique de grand-maman ou les comédies musicales de Broadway millésimées, ça vaut bien Mozart ou Wagner, sans parler de Schönberg ou de Boulez honnis pour leur exigence : inutile, je crois, de souligner que cette attitude n'est que le reflet dans le domaine culturel de la tendance frileuse et réactionnaire qui parcourt toute la société française d'aujourd'hui. Surtout, ne pas penser, ne pas penser...

Cette saison, l'Opéra-Comique franchit un pas supplémentaire : deux des productions qu'il présente dépassent les quinze ans d'âge et sont remontées ex nihilo (comme le fait aussi l'Opéra avec les Noces de Figaro version Strehler). Le fait qu'il se soit agi à l'époque de productions marquantes ne peut masquer le raisonnement sous-jacent : haro sur la création d'aujourd'hui, rien ne vaut les vieilles soupes... Le choc qu'ont vécu les spectateurs d'Atys en 1987 survivra-t-il au passage du temps ? Je ne le crois pas : à supposer que le spectacle soit remonté de façon vivante, le regard contemporain y lira un spectacle plutôt convenu, un peu surchargé, qui ne rend pas vraiment justice à la dramaturgie de Quinault. Quant aux Brigands d'Offenbach mis en scène par Jérôme Deschamps, la drôlerie de ce spectacle par ailleurs peu innovant était dévastatrice en 1993 ; on doute à vrai dire, au vu des derniers spectacles du clan Deschamps (on parlera bientôt ici de la Calisto de Cavalli mise en scène par Madame), qu'il parvienne à faire renaître l'explosivité de cet humour alors si novateur.

Pour le reste de la saison, on ne peut que se réjouir de la présence d'un second Lully avec la reprise de Cadmus et Hermione, mais la production de Benjamin Lazar est ce qui se fait de pire en matière d'idéologie réactionnaire : dommage pour cet opéra qui est un vrai chef-d'œuvre. Pour le reste, moins de vieux répertoire français, mais pas forcément des œuvres indispensables : on a déjà pu entendre à Paris le Freischütz de Weber adapté par Berlioz, et ça ne donne pas vraiment envie de recommencer, surtout sous la baguette poussive de John Eliot Gardiner ; Les fiançailles au couvent, aimable bouffonnerie sans profondeur de Prokofiev, bénéficieront au moins de la mise en scène de Martin Duncan, qui peut justifier qu'on aille y faire un tour. Côté français, il y a tout à craindre de la Cendrillon de Massenet mise en scène par Benjamin Lazar (je vous ai déjà dit tout le mal que je pensais de Lazar?), mais la réhabilitation de Massenet semble hélas impossible à arrêter (comme si le fléau Puccini ne suffisait pas...). Je signale pour finir la création du Roi ours de Marco Stroppa : une création a toujours de quoi m'intéresser, surtout quand elle est dirigée par Susanna Mälkki, mais mon ignorance à ce sujet est sans fond...
Au Châtelet, dont la saison n'est pas encore en ligne, c'est toujours la comédie musicale qui l'emporte de très loin (non, je ne détaillerai pas). Pour l'opéra, il faut se contenter d'un Barbier de Séville mis en scène par Emilio Sagi : non seulement Choplin ne prend aucun risque en matière de choix des œuvres, mais en plus il les confient à ce genre de faiseurs sans imagination (en plus la production est importée). Il importe aussi une production faite sur mesure pour Placido Domingo, une des fausses valeurs les plus indéracinables de notre monde lyrique : un opéra écrit spécialement pour lui et ce qu'il peut encore faire à son âge, et dont on peut se douter qu'il sera sirupeux à souhait (Domingo avait parlé avec mépris des opéras contemporains en regrettant qu'on ne produisent pas plutôt des sous-Puccinis en série qui au moins plairaient au public...) : Il postino version opéra ne risque pas d'être moins indigeste que le film du même nom...

Théâtre du Châtelet opéra
Requiescat in pace : le Théâtre du Châtelet, ex-lieu de création, aux mains d'escrocs

Par ailleurs, deux théâtres parisiens importants ont déjà publié leur saison. À l'Odéon, Krzysztof Warlikowski reviendra pour présenter une création réalisée à partir de textes divers (Kafka, Koltès, Coetzee) amenée de Pologne : après son triomphal Tramway, on attend ça avec impatience. Je suis en revanche beaucoup moins impatient de découvrir les spectacles de Valère Novarina, qui partage avec le directeur maison Olivier Py la polyvalence de l'auteur-metteur en scène : l'invité de la saison m'agace à peu près autant que ce dernier... Deux tendances opposées du théâtre allemand s'affronteront sous un même titre, Démons : Peter Stein travaille sur Les Démons de Dostoievski, en italien pour un spectacle de 12 heures : le vieux maître a connu sur le tard une conversion à une esthétique rétrograde qui l'amène à se répandre en propos fielleux sur le théâtre allemand d'aujourd'hui, et je n'aurai certainement pas le courage de prendre le risque d'un aussi interminable pensum. Thomas Ostermeier, lui, monte une pièce de Lars Noren :  le spectacle, créé à Berlin, ne dure que deux heures et quart, et Ostermeier, souvent invité en France, séduit toujours par des productions remarquablement ouvragées, à défaut d'ouvrir toujours des perspectives très nouvelles (son John Gabriel Borkman d'Ibsen présenté récemment à l'Odéon était magnifique). Pour le reste, il faudra bien que je tente de surmonter mon instinctive méfiance envers le théâtre français pour aller découvrir ce qu'ont à proposer Joël Pommerat ou Jean-François Sivadier...
Du côté de la Colline, le maître des lieux Stéphane Braunschweig s'attaque à un chef-d'œuvre du théâtre allemand, le diptyque de Frank Wedekind autour de Lulu : il est un des rares metteurs en scène français dont le travail, nourri d'ailleurs en Allemagne, fait des acteurs autre chose que des diseurs de texte. Il invite en outre une légende du théâtre européen, le Polonais Krystian Lupa, ce qu'on ne saurait manquer ; plus inattendu, un spectacle en persan viendra nous rappeler qu'il n'y a pas que l'Europe qui sait ce que théâtre veut dire. Dans l'ensemble, la saison se caractérise par la présence massive de pièces contemporaines : tentons l'aventure...

mardi 16 février 2010

Christophe Girard ou la culture toc décomplexée

J'ai lu récemment dans l'hebdomadaire télé plus ou moins culturel et plus ou moins de gauche* Télérama un portrait très bien fait, et très révélateur, de l'adjoint à la Culture du maire de Paris, Christophe Girard, que ce dernier met complaisamment en ligne sur son site. Ce dernier est un peu comme Pierre Bergé et Jérôme Savary une sorte d'erreur de casting de la gauche culturelle ; le credo qu'on sent dans les propos rapportés ici comme ailleurs est bien éloigné de toute forme de démocratisation culturelle, sans même parler du nécessaire élitisme pour tous : "Moi, je suis moderne ; vous, vous êtes des ploucs". Portrait d'un grand bourgeois futile, cadre très supérieur dans le commerce international, d'une mondanité exacerbée, avec aussi un petit côté "La terre ne ment pas" qui est bien parisien.
Le désastre culturel dont il est le porte-drapeau est composé d'une accumulation de paillettes (la fameuse Nuit blanche, dite "Moi et mes copains"), d'un populisme sans complexes (la transformation du Châtelet en une espèce de sous-Broadway, ce qui consiste du point de vue du public à remplacer le public intello-bourgeois des ères précédentes par un public bourgeois-inculte, ce qui est tellement mieux), d'un manque de recul par rapport à la production artistique du moment qui est total.
C'est bien le problème de la place de l'art contemporain dans cette politique culturelle qui est posée par l'attitude du personnage : autant je ne me fatigue guère à répondre à ceux pour qui l'art contemporain est le mal (en musique comme ailleurs), autant l'exaltation de l'art contemporain associée à la condescendance envers le reste de la production artistique - sur le ton "Oui, Rembrandt c'est super, mais c'est bon, on connaît" - est une forme suprême d'inculture**.
Théâtre Châtelet Opéra colonne
Le cas du Châtelet, ce honteux hold-up qui n'a d'autres justifications que de satisfaire le goût du nouveau maître des lieux (alors qu'on pouvait difficilement accuser Jacques Chirac d'avoir soutenu la création musicale contemporaine par goût personnel), peut paraître surprenant, parce qu'il est au contraire une profession de foi passéiste : mais d'une part c'est au fond la même inculture qui est à l'œuvre (sous forme du refus de la hiérarchisation culturelle, qui fait que Véronique ou La mélodie du bonheur valent autant sinon mieux que Le Grand Macabre ou Les Bassarides), d'autre part c'est sans doute un reflet du vieux mépris français pour la musique : Christophe Girard semble ici reprendre la célèbre phrase de Malraux sur la politique musicale : "On ne m'a pas attendu pour ne rien faire"... Pendant ce temps, les autres théâtres municipaux (trop nombreux pour la maigre pitance qui leur est distribuée, trop mal financés pour pouvoir prétendre prendre une véritable place dans le paysage culturel parisien) vivotent, parce que personne n'a le courage ni de les soutenir réellement, ni de supprimer l'un ou l'autre : le conservatisme structurel, ici, paraît le meilleur garant de la paix civile dans le monde culturel parisien, et on le voit aussi avec le saupoudrage des subventions pour les orchestres, qui laissent notamment surnager sans aucune utilité l'insauvable Ensemble orchestral de Paris...

On me dira peut-être que cet article est bien parisien, pour les Parisiens : mais les recettes et les maux qu'on trouve ici sont loin de n'être que parisiens, et je vois bien des situations locales un peu partout qui, avec moins de bruit, témoignent des mêmes tendances...

Photo : une des - trop - célèbres colonnes du Théâtre du Châtelet.

*Dans les deux cas plutôt moins que plus.
 **On se demande pourquoi les musées d'art ancien sont tellement soumis à une pression pour "faire dialoguer" leurs œuvres avec l'art contemporain quand les musées d'art contemporain - au budget si supérieur -se passent sans que ça ne choque personne d'exposer des œuvres d'art ancien en dialogue avec les leurs. Et ce même quand l'artiste auquel ils consacrent une exposition revendique haut et fort ses filiations. (mais c'est une autre histoire).

mercredi 6 février 2008

Chacun à son goût

La musique légère, ce n'est pas la première fois qu'on en parle sur ce blog. Une telle insistance pourrait paraître suspecte sur un sujet si mince, mais si les mérites musicaux de ce genre sont peu évidents, la vogue dont il a joui récemment devient trop frappante pour qu'on ne s'y arrête pas une minute. Cela avait pourtant bien commencé, avec les Offenbach infiniment cultivés et intelligents du couple Minkowski/Pelly, avec des personnalités vocales marquantes (Lott, Dessay, Naouri, Fouchécourt... Tout cela existe heureusement en DVD). Et on en arrive aujourd'hui au comble du néant avec Véronique, qui me rappelle la mémorable recette d'un gâteau de régime dans un célèbre livre de cuisine : "sans sucre, sans oeufs et sans farine" : une mise en scène de patronage, des chanteurs trop faibles pour se faire entendre sans sonorisation, et surtout une musique indigente (j'allais oublier l'absence d'humour dans tout cela)... Résultat : une pâtisserie très digestible, mais sans aucune saveur.
Non, je ne vais encore parler de gaspillage d'argent public, encore qu'évidemment il y a de ça là-dedans. Au fond, c'est négligeable par rapport au problème plus profond que cela pose. Disons-le brutalement : il est logique que la France qui a élu Nicolas Sarkozy se repaisse d'opérettes et de comédies musicales (et fasse ainsi le bonheur du Front National qui avait fait de la revalorisation de ce répertoire le seul et unique point de son programme culturel aux élections présidentielles de 2002). Ce ne sont pas la légèreté des sujets ou la légèreté du ton dans ces oeuvres qui me faire dire cela, et l'humour ou la fantaisie sont pour moi des sources de plaisir que je suis bien loin de dédaigner - et d'ailleurs il existe bien des tragédies bêtes, comme Aida ou Rigoletto. Ce n'est pas non plus la qualité de tel ou tel spectacle : on peut faire un aussi mauvais spectacle avec un chef-d'oeuvre qu'avec Véronique.
Ce qui me frappe est cette course collective vers la légèreté, vers l'oeuvre où on ne risque pas de réfléchir, vers un ailleurs, vers "avant". La mise en scène de Fanny Ardant, c'est exactement ça. On y parle significativement d'Antoine Pinay, ce n'est pas un hasard : ancien pétainiste, celui-ci est surtout connu pour avoir, comme éphémère président du Conseil, mené une politique économique largement passéiste, à qui les hasards de la conjoncture avaient conféré l'allure d'un miracle. A coup de solutions simpl(ist)es et de symboles forts, il avait ainsi créé un mythe de retour à la France éternelle et aux valeurs de nos ancêtres. Tout rapprochement avec la situation actuelle étant bien entendu anachronique.
Il y a toujours quelque chose de suspect quand une société se met à crier "donnez-nous du facile, donnez-nous du léger, ne nous faites pas réfléchir". On peut qualifier cela de populisme, ce n'est pas faux ("de toute façon les salles sont pleines"), mais c'est plus que cela, parce que cela ne concerne pas que le goût de quelques programmateurs mais toute la société française : une sorte de fuite en avant, la volonté de ne pas penser nos problèmes en espérant qu'ils disparaîtront d'eux-mêmes. Une crise de civilisation, sans aucun doute... que l'intelligence, et non l'action frénétique, pourra seule surmonter, si l'instrumentalisation croissante de la culture par l'argent (ce qu'on appelle d'un bien mauvais terme le mécénat) ne parvient pas tuer toute culture : car la culture, c'est l'irrévérence, la perturbation, la complexité, pas la révérence paresseuses devant les grandes oeuvres!
Le cas est aggravé par une autre tendance, qui plairait aussi au Front National : l'exaltation de tout ce qui est français. La musique française, les chanteurs français, et surtout ce répertoire si français qu'est l'opéra-comique (précisons pour les naïfs que seul ce qui est français ET a été composé entre 1800 et 1950 compte. Avant ou après, c'est français aussi, mais ça ne compte pas). Les metteurs en scène aussi d'ailleurs, fussent-il aussi mauvais que Gilbert Deflo ou André Engel : il n'y a aujourd'hui pire insulte pour un metteur en scène que de le traiter de "teuton", qui est une sorte de condensé des mots conceptuel, intello, provocateur, ennemi des braves gens (qui, rappelons-le, sont français par définition) - toutes horrifiques insultes. Puisque être nationaliste est redevenu une vertu, quoi de plus normal.
Mais dans tout cela il y a quelque chose qui cloche: la satire du Second Empire, des quartiers chauds du New York de l'après-guerre, de l'époque Pinay, tout cela, on veut bien. Mais faire la satire de soi-même, du petit Nicolas, de la lâcheté de nos élites, de l'abêtissement médiatique, ça, non !

vendredi 14 décembre 2007

Spectateur (2) : E voi non applaudite ?

Ne faisant pas mon deuil (pour emprunter une expression à la mode) de l’« ancien » Châtelet foyer de création et d’art vivant, j'ai dépensé de mauvaise grâce 10 euros pour aller voir l'une des 50 représentations de la production allemande de West Side Story accueillie par M. Choplin (qui a le front de faire passer cette tournée commerciale multidiffusée comme une production propre, mais passons).

Ce qui m'a frappé, plus qu'une production d'assez bonne routine, c'est l'attitude du public face à ce spectacle dont le principal mérite était sans doute à ses yeux de ne lui présenter que ce qu'il connaissait déjà. Je ne suis pas un habitué de ce genre de spectacle, et la manière entièrement mécanique avec lequel le public applaudissait systématiquement à chaque noir m’a particulièrement frappé. Ces applaudissements intenses ne variaient que très peu dans leur intensité, qu’ils concluent une simple scène de transition ou accueillent la fin d’un des tubes de la partition de Bernstein ; on sentait là un public entraîné, obéissant, plein de bonne volonté ; on ne sentait pas là la spontanéité, l’émotion, la sensibilité individuelle.

Je ne m’illusionne pas, bien sûr, sur la qualité des applaudissements qui ponctuent les concerts classiques : j’ai trop souvent observé à quel point les conclusions fortissimo appelaient des applaudissements de même intensité, à quel point un mauvais chanteur est souvent aussi ovationné qu’un bon, pour croire sans restriction à la valeur supérieure des applaudissements du public de la musique classique ; les fans d’opéra et d’Hélène Grimaud n’agissent pas ici plus intelligemment que les fans enamourés de telle starlette de téléréalité. Et tant de braves gens pour applaudir frénétiquement au moindre silence, pour retomber dans ses bavardages, ses toux, ses explorations de sac à main sitôt la musique reprise.

Il y a pourtant, parfois, souvent, dans le monde classique, des moments où les applaudissements ont un sens. Un de mes plus beaux souvenirs d’opéra est une représentation du Retour d’Ulysse de Monteverdi à Munich : l’entracte était placé après la scène émouvante des retrouvailles entre Ulysse et Télémaque. Le public ce jour-là a applaudi pendant plusieurs minutes une fois le rideau tombé, alors qu’il ne se passait rien sur scène, alors que personne n’est revenu saluer, simplement sous le coup d’une émotion collective. Beau, très beau moment.

Il faudrait dire au public que rien ne l’oblige à applaudir. Le pianiste Vladimir Horowitz, à qui on demandait ce qu’il attendait du public, répondait : « Le silence. – Les applaudissements ? – Non, le silence. On applaudit aussi les boxeurs. » Je me souviens avoir été presque incapable d'applaudir, tétanisé, lorsque Claudio Abbado est venu diriger la 9e symphonie de Schubert à la Cité de la Musique.

Les interprètes le savent comme le public des habitués : les applaudissements ne veulent rien dire quand le public a passé tout le concert à tousser, à feuilleter son programme et à se trémousser sur son siège. Dans les moments de grâce à l'inverse, il règne dans les salles un silence extraordinaire, condition d'une meilleure réception. Parler, s'exprimer, se sentir exister soi-même avant les autres, tout le monde sait le faire, et notre société nous y encourage à chaque seconde. Se taire, s'ouvrir à l'étranger, au différent, s'enrichir en abolissant temporairement la barrière du moi et du langage : la tâche n'est jamais simple, mais elle vaut qu'on s'y confronte.

jeudi 27 septembre 2007

La boîte de Pandore

Ouvrir, dit-il... L'ineffable directeur du Châtelet répète ce mot tout au long de l'interview qu'il donne au site abeilleinfo.com, interview dans laquelle il exprime au passage une haine pour les amateurs d'opéra qui doit sans doute le faire beaucoup souffrir intérieurement.

DSCF1801 C'est sous le signe de cette ouverture qu'il faut sans doute placer la nouvelle création du Théâtre du Châtelet, Monkey Journey to the West (non, il n'y a pas de titre français, ça fait plus chic. Disons-le une bonne fois pour toutes : ce spectacle n'est pas le plus mauvais des spectacles de l'ère Choplin ; pendant les deux petites heures qu'il dure, on s'ennuie évidemment un peu, mais à côté de la morne platitude du Chanteur de Mexico ou le Rossini pesant de l'an dernier, il faut reconnaître une bien meilleure gestion de tous les aspects des aspects scéniques ; on s'ennuie aussi bien moins que pour Le Temps des Gitans, spectacle aux ambitions similaires, où le grand Emir Kusturica avait échoué, faute d'une maîtrise suffisante des arts de la scène, à donner à l'adaptation de son film une forme lui permettant de dompter la scène immense de la Bastille.

Au fil du spectacle, cette grande maîtrise finit tout de même par se retourner contre le spectacle : on a là un show extrêmement bien préparé, et manquant par conséquent totalement de toute forme d'humanité. Une belle machine qui ne laisse pas de place à l'émotion. La musique n'aide pas : comme souvent quand une personnalité médiatique tente de composer une musique d'inspiration classique, on a droit à tous les poncifs d'un sous-romantisme dépassé, augmenté cette fois de poncifs tout aussi éculés en provenance de la musique chinoise.

Tout cela donne donc un bon gloubi-boulga plein de bons sentiments, de toutes les choses indigestes qu'on entend sous le terme "spectacle familial" (oui, vous pouvez emmener les enfants, mais je vous assure qu'ils ont des choses plus intéressantes à faire). La fameuse ouverture, là-dedans, se révèle surtout comme une ouverture au mercantilisme effréné: il n'est question que de produits dérivés de taux de remplissage ; la Chine, là-dedans, joue le rôle de prestataire de services et est finalement tellement bien digérée que l'étrangeté que nous devons aller chercher dans ce qui nous est étranger est annihilée avec grand soin dans un produit de consommation courante pour bourgeois incultes, qui de ce fait aura le plus grand succès (il suffit de voir la couverture médiatique dont il bénéficie auprès de médias serviles comme Les Inrocks).

Devant une telle politique culturelle qui, dans ses principes et dans le public visé, a plus à faire avec l'extrême droite qu'avec l'idée que je me fais de la gauche, il me paraît exclu que je puisse donner ma voix à M. Delanoé aux élections municipales à venir.

(évidemment, en matière de gaspillage d'argent public, ce spectacle, sans aspect artistique et parfaitement finançable par des moyens privés, est très fort...)

samedi 9 juin 2007

Le monstre noir

DSCF1770Il y a toujours quelque chose d'un peu agaçant dans les concerts où paraît une star médiatique: outre la foule d'admirateurs parfois superficiels, on ne peut se défendre de penser que bien d'autres interprètes mériteraient eux aussi salles pleines et applaudissements frénétiques - quant à leur souhaiter des fans énamourés, c'est là quelque chose que je ne leur souhaiterais pas.
Le concert que donnait Hélène Grimaud ce vendredi au Châtelet était de ces concerts-là, mais pas tout à fait, la salle n'étant pas pleine et les applaudissements finalement pas si frénétiques. Et puis, reconnaissons-le, Hélène Grimaud est une pianiste honorable. La déception venait finalement de l'orchestre de la SWR et de son chef Michael Gielen: leur prestation reste meilleure que celles de la plupart des orchestres parisiens, mais ce n'est pas assez pour des artistes aussi exceptionnels.
Il y a deux sortes de pianistes. Les vrais musiciens, les poètes, ceux pour qui la partition reste le guide absolu, les Brendel, les Barenboim, les Lipatti autrefois. Et ceux qui vivent une relation plus tempêtueuse avec leur clavier, ceux chez qui la virtuosité prend souvent le pas sur la musique, ceux pour qui l'oeuvre qu'ils jouent (n')est (que) matériau pour leur propre création, Pollini, Arrau, Lupu. Et, à la frontière exacte entre les deux, Kissin.
Ma préférence va nettement aux pianistes du premier genre, Hélène Grimaud, elle, appartient au second. Dans ce second genre, qui est souvent le préféré des pianolâtres, il y a de très grands artistes, qui me passionnent comme ils passionnent les foules: qu'on pense seulement à une Argerich. Evidemment, Hélène Grimaud est loin d'occuper les premières places dans cette prestigieuse troupe, comme le concert d'hier l'a bien montré. Ses qualités sont aussi ses défauts, cette crispation des bras, cette conquête périlleuse de chaque son constituent une approche extrêmement vivante de l'oeuvre qu'elle jouait - le second concerto de Brahms -, mais il faut pour cela passer par tant d'ornements à peine effleurés, tant de passages où le piano est couvert par l'orchestre, où le contraint croise le débridé. Une pianiste qui n'est pas sans intérêt donc, bien loin des fausses valeurs comme Lang Lang ou Fazil Say - mais certainement pas une artiste inoubliable.

Photo: Théâtre du Châtelet, 2e balcon.

jeudi 31 mai 2007

Un criminel revient toujours sur le lieu de ses crimes

Qui l'eût cru? Le lecteur qui a lu mon message de l'automne dernier sur les concerts de Daniel Barenboim à la tête de sa Staatskapelle Berlin aura du mal à croire que je me suis rendu hier soir au récital du même Daniel Barenboim, retransformé en pianiste, toujours au théâtre du Châtelet (dans le cadre de la saison de Piano****, l'"association" du déplaisant André Furno, qui tient à ce que la dernière catégorie soit à 20 €, quitte à ce qu'il reste comme hier soir des centaines de places). Il serait encore plus surpris s'il savait que je n'aime guère Liszt , au programme hier.
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Dire que ce concert suffira à faire que Liszt ("Lits", comme tenait à le dire une dame croisée hier soir) un de mes compositeurs préférés, ce serait bien excessif. Souvent, sous les doigts de nombreux interprètes, j'entends dans ses oeuvres plus du piano que de la musique, de la même manière que bien des opéras satisfont bien plus le lyricomane que le mélomane.
Chopin, parfois, donne la même impression: mais c'est uniquement la faute des interprètes, plus préoccupés de faire sonner leur monstre noir que de faire de la musique et de comprendre le compositeur qu'ils jouent. Liszt, c'est un peu différent: je le soupçonnerais volontiers d'être complice de ce genre de débordements pianistiques. Mais la preuve est faite qu'un interprète sensible peut en faire de la musique : clarté du jeu, nuances, variété du toucher. Le tout confirmé par cinq bis (Bach, Scarlatti et Chopin) d'une poésie et d'une concentration magnifique.
La morale de l'histoire? C'est évidemment qu'il faut toujours aller contre ses propres blocages, contre ses préjugés, contre ses habitudes. La curiosité paye : on a bien le droit d'avoir tous les préjugés qu'on veut, mais il n'y a rien de plus agréable que de les voir voler en éclat.

vendredi 18 mai 2007

A mauvais spectacle mauvais public (MAIS...)

J'an avais parlé précédemment à la suite de diverses péripéties dans la préparation de la production, je me dois d'en parler une fois la production créée : la Carmen du Châtelet a donc vu le jour.
Je ne connais pas le travail de Sandrine Anglade, qui aurait dû signer la production, mais le résultat aurait certainement été préférable à la production importée de Berlin, créée par Martin Kusej, lequel n'a pas daigné venir remonter sa production (et ça se voit).
Au moins j'ai compris pourquoi M. Choplin a choisi cette production : les nombreuses allusions homosexuelles de cette production ont dû satisfaire le lobby qui domine la culture à la Ville de Paris. Notez bien que je n'ai rien contre les spectacles où il est question d'homosexualité, mais on me permettra de penser que Angels in America de Eötvös vaut bien mieux que cette Carmen ou qu'un certain Chanteur. Passons.
La production ne manque pas d'idées, mais la plupart sont mauvaises. La plus ridicule est sans doute la manie de tuer tout le monde: non seulement Carmen elle-même, mais également Zuniga, Micaëla et Escamillo; quant à Don José, privilégié qu'il est, c'est à DEUX exécutions qu'il a droit, l'une au début (quelle originalité, ce flash-back!), l'autre à la fin. Quant aux nuisettes et petites culottes, je dirai simplement que l'industrie de la lingerie fine risque la faillite si M. Kusej cesse ses activités. Mieux vaut avoir moins d'idées, mais des idées pertinentes et traduites visuellement. Mieux vaut, parfois, une Francesca Zambello, quand ça donne Billy Budd ou La guerre et la paix [DVD].
L'autre gros défaut de ce spectacle est la distribution. La belle (mais peu marquante) Micaëla de Genia Kühmeier, le Don José correct mais exsangue à la fin du spectacle de Nikolai Schukoff ne rattrapent pas un Escamillo terne et maladroit (Teddy Tahu Rhodes), et surtout pas la Carmen indigne de Sylvie Brunet. Médiocre actrice, elle montre admirablement qu'on peut être française et avoir une diction exotique; son absence de charisme, sa monotonie expressive ne sont pas rachetés par un timbre strident.
Le public qui vient, pas aussi nombreux qu'on aurait pu le penser, est un peu à l'aune de cette production: j'ai rarement vu, même dans ce théâtre, un public aussi mal élevé, ce public qui vient là non pas avec la curiosité en éveil, mais pour consommé du prédigéré, déjà connu, et qui ne sait pas qu'à l'opéra on se tait et on essaie de faire le moins de bruit possible, qui ne fait la différence entre son salon et une salle de spectacles. Ami lecteur, ne te sens pas offensé si tu fais partie du public de cette Carmen, je sais bien que les mal-élevés ne sont pas majoritaires; mais par nature, ce sont les plus bruyants...

MAIS...
Mais... Peut-on imaginer, en lisant ce qui précède, que j'ai néanmoins passé une bonne soirée, et même deux? Oui, car cette Carmen de routine est réveillée par un homme. Un seul être est là, et tout est repeuplé. Marc Minkowski. Bien sûr, je garde quelques interrogations, par exemple pour les premières mesures de l'ouverture, prises à un tempo insensé. Mais quelle révélation que le choeur de femmes "Au secours, au secours" (acte I), un des passages les plus étonnants de cette oeuvre inégale: on l'entend ici comme pour la première fois, dans un tempo ralenti qui permet au choeur de chanter vraiment au lieu de suivre péniblement l'orchestre comme il peut.
Une telle splendeur orchestrale de tous les instants, voilà ce qu'aucune des Carmen parisiennes ne nous avait offert depuis longtemps.
Il reste des places dans les dernières catégories: c'est une conséquence de la lamentable gestion de M. Choplin, mais c'est une chance pour quiconque voudrait entendre cette oeuvre revivifiée.

Source de l'image : Daly/Davioud, Les théâtres de la place du Châtelet, 1865. Très belle image qui fait presque oublier que le théâtre lui-même est loin de l'être autant...

mardi 17 avril 2007

Le Châtelet nous surprend

Oui, je suis surpris de voir la nouvelle saison du Châtelet. Je n'aurais pas cru que ce théâtre tomberait encore plus bas que cette saison, mais c'est fait. Annoncer une aussi pauvre saison (uniquement sur Internet pour l'instant, quant à la brochure...), qui plus est au moment où la vulgarité (Thaïs de Massenet avec Renée Fleming, pour ceux qui...) y règne déjà en maître, c'est bien audacieux.
Disons-le: j'ai trop vu de magnifiques choses dans ce théâtre pour admettre cela de gaieté de coeur. Qu'avons-nous donc pour l'année prochaine ? Deux spectacles de musique du monde, intitulés "opéras" on ne sait pourquoi (en tout cas, ce n'est ni des opéras, ni de la musique de Chine ou du Sahel...); deux opérettes de bas de gamme (Véronique et une zarzuela); 50 représentations de West Side Story (qui osera dire enfin que c'est de la musiquette à deux sous?); une création mondiale, mais d'un opéra confié à un compositeur de musique de film, qui produira donc sans doute de la soupe (le simple fait que Placido Domingo et l'Opéra de Washington soient porteurs du projet le montre).
Et UN, je dis bien UN opéra: Padmavati de Roussel, puisque je vous rappelle qu'il faut sauver le patrimoine FRANCAIS, NATIONAL (enfin c'est ce que disent certains...). Cela dit je ne connais pas cette oeuvre, qui est peut-être très bien; pour l'anecdote (car elle n'y est pour rien), elle est à l'origine d'un des premiers ratages de l'Opéra Bastille, à l'époque de Pierre Bergé (le plus nuisible personnage de la vie musicale française): une production avaient été prévue, les décors commandés et commencés - et on a tout arrêté, d'un seul coup. Bilan des courses: 1,5 million de francs pour rien...

L'autre problème, c'est évidemment les concerts: on se réjouit évidemment de retrouver Felicity Lott en récital et Marc Minkowski pour un concert Rameau - mais c'est tout! Pas de musique contemporaine, pas de baroque, pas de grands orchestres, quelle pitié!

La seule bonne nouvelle vient du côté de la danse: si on fuira la Compagna Nacional de Danza et son racoleur chorégraphe Nacho Duato, on se précipitera pour voir le ballet de Habourg, qui dansera un des grands ballets récents de son directeur-inspirateur-démiurge, l'un des plus géniaux chorégraphes d'aujourd'hui, John Neumeier. Et pourquoi pas le ballet de Lorraine...

Cette petite note positive mise à part, on a donc affaire à une saison vulgaire et populiste. J'ai bien dit populiste, pas populaire: le public visé, c'est cette bourgeoisie inculte qui se répand partout. Autrefois la bourgeoisie voulait justifier sa suprématie sociale par une supériorité culturelle: il suffit de voir ce qu'est devenu le journal Le Monde, avec la multiplication des pages Auto, Mode et Voyages au détriment de la rubrique Culture, pour voir où nous en sommes... Et ce n'est pas une bonne nouvelle pour le reste de la société!

Toutes mes excuses pour ce message un peu trop parisien...

lundi 19 mars 2007

Le Châtelet aux mains d'un amateur

Jusqu'alors, les directeurs du Châtelet avaient toujours été nommés par des maires de droite; Stéphane Lissner n'en avait pas moins pu mener une politique innovante et intelligente. Jean-Pierre Brossmann avait poursuivi cette politique, non sans l'infléchir en direction d'un public plus branché que cultivé, plus bourgeois qu'intello, et avec quelques ratages mémorables (le plus inoubliable étant sans doute le naufrage du Ring). Pour la première fois, le directeur actuel du Châtelet, Jean-Luc Choplin, a été nommé par un maire de gauche; on pouvait donc espérer une politique à la fois exigeante et tournée vers un public plus large.

Cela fait déjà longtemps qu'on a déchanté. D'abord parce que la Mairie de Paris n'a pas mis les moyens nécessaires, jugeant que l'Etat en faisait assez: M. Choplin a beau jeu d'accuser Brossmann d'avoir laissé un déficit important, le problème n'est en réalité pas là. Ensuite parce que M. Choplin a été nommé avec un mandat clair: remplir les salles. De ce point de vue comme du point de vue strictement artistique, la réussite n'est pas là, c'est une évidence: un spectacle racoleur et terne (Le Chanteur de Mexico), un Rossini triste comme la pluie, une belle production d'une opérette un peu superficielle (Candide), jointe à deux projets de son prédécesseur (Les Paladins dont j'ai déjà dit ce que je pense et le nouvel opéra, toujours aussi prétentieux, de Pascal Dusapin); très peu de concerts, et encore moins de concerts de qualité; et en danse une tournée d'une troupe de second ordre qui n'a pas convaincu grand-monde (pas moi en tout cas). A part l'application du programme électoral de Jean-Marie Le Pen en 2002* (défendant le retour de l'opérette), on ne voit pas la ligne directrice là-dedans...

Et voilà maintenant qu'il apparaît qu'en plus d'avoir des idées douteuses, M. Choplin est un amateur incapable de mettre en oeuvre les saisons qu'il programme. Les deux spectacles phares de la fin de saison sont en effet gravement modifiés: Sandrine Anglade éjectée de la production de Carmen pour des raisons douteuses (et avec la manière: licenciement pour "faute grave", rien de moins - artiste, vos papiers!); Monkey Journey to the West, opéra-world-music-bonne-conscience repoussé à la saison prochaine, "en raison de difficultés techniques"... Bien sûr, il n'y a pas que le Châtelet dans la vie, mais quel dommage!

Il est logique, dans ces conditions, que M. Choplin tarde à annoncer sa nouvelle saison, et qu'il semble qu'aucune conférence ouverte au public ne soit prévue à cette occasion; celle de l'an passé s'était semble-t-il déjà mal passée, on ne sait comment pourrait se passer celle-ci...

*On peut aller lire celui de 2007: magnifique exercice de langue de bois, consensuel (sauf l'inévitable "préférence nationale"...) et complètement creux... On ne sait pas si la culture est de gauche ou de droite (encore que...), mais on est sûr qu'elle n'est pas d'extrême-droite!

samedi 30 décembre 2006

Candide au pilori

Déjà chassé de ses pénates à cause de ses amours enfantines, le pauvre Candide se trouve chassé maintenant de la Scala de Milan, coproducteur de l'excellent spectacle donné ce mois-ci au Châtelet. Ce n'est en effet pas de Roberto Alagna, dont les déclarations imbéciles témoignent de moins de candeur que de suffisance, que je veux parler, mais bien de l'opérette de Bernstein.
Cela fait, cela dit, un deuxième scandale en moins d'un mois à la Scala: on savait bien, depuis longtemps, que la Scala n'était plus qu'un théâtre de second ordre, mais on pouvait penser que le départ de l'autocrate Muti, aussi médiocre directeur que médiocre chef, était l'occasion de changer les choses. La programmation, pour une ouverture de saison, d'une Aida mise en scène par Zeffirelli, était déjà un signe inquiétant; la déprogrammation, annoncée par la presse mais pas par le site du théâtre, est pire que cela.
On comprendrait cette déprogrammation si la mise en scène de Carsen avait été un brûlot politique: elle ne vise en fait à rien d'autre qu'au divertissement, ce qui était déjà le cas de l'oeuvre originale de Bernstein, satirique mais pas vraiment corrosive. Les édiles milanais, face auxquels le directeur Stéphane Lissner n'existe pas, se sont donc effrayés non pas d'un spectacle politique, mais d'un simple reflet de la politique, atténué et poli. Il est toujours étonnant de constater à quel point les vissicitudes de la Scala reflètent toujours le marasme politique de tout un pays...

PS (11.1.07): bien entendu, la Scala a été obligée de faire marche arrière... Candide sera donc joué, mais dans une version soigneusement expurgée... C'est beau la liberté d'expression!

mercredi 27 décembre 2006

Musique légère: il n'y a pas de quoi rire...

Une des particularités de ce début de saison pour moi aura été la multiplication des spectacles lyriques "légers", du Chanteur de Mexico (voir ci-dessous!) à Candide en passant par la Veuve joyeuse. Je ne peux pas dire que cela corresponde vraiment à un goût personnel, mais plutôt à une tendance générale que ma fréquentation boulimique des salles ne fait qu'enregistrer. Quant à ce que cela dit sur notre époque, j'en parlerai peut-être plus tard - peut-être jamais, peut-être demain, mais pas aujourd'hui, c'est certain! Peut-être avons-nous quelque chose à cacher, comme les nazis le faisaient à travers les nombreuses comédies légères et opérettes filmées qui constituaient l'essentiel de la production allemande de la première moitié des années 1940...

Ce que je voudrais surtout dire, en fait, c'est que je ne me suis pas amusé beaucoup, dans tout cela! Je ne reparlerai pas du Chanteur de Mexico, spectacle ennuyeux et poussif frisant constamment l'amateurisme; dans un cas, c'était volontaire, et plutôt réussi: je veux parler de "L'histoire vraie de la Périchole" de Julie Brochen d'après Offenbach, un spectacle d'Aix 2006 vu récemment à Lyon, avec la superbe Jeanne Balibar qui par ailleurs chante fort mal. On pourra certainement déceler une forme de snobisme postmoderne dans cette adaptation, mais j'ai été sensible à l'étonnante mélancolie qui s'en dégageait, à la théâtralité innovante de la narration, à la fragilité assumée de ce spectacle. Je n'ai donc pas beaucoup ri, parfois souri, mais j'ai néanmoins pris beaucoup de plaisir à cette évocation impressionniste.

Il n'y avait certes pas tellement de musique dans cette adaptation, mais y en a-t-il beaucoup plus dans La Veuve joyeuse, que ce soit dans la version originale (vue à Augsbourg en novembre) ou dans une pitoyable traduction française à Lyon il y a quelques jours? On se demande pourquoi, un siècle après, on se croit encore obligé de jouer cette pauvre chose, alors que mille autres oeuvres, plus drôles, plus entraînantes, plus intelligentes (contrairement à ce que pensent certains, ça ne nuit pas) attendent leur tour! Les méfaits de la notoriété, une fois de plus: quand une oeuvre est connue du grand public, on a bien du mal à s'en débarrasser - j'ai d'autres exemples en tête!

Cela dit, il faut reconnaître que la version augsbourgeoise était regardable, grâce à l'expérience de l'ensemble des participants et grâce au charisme de l'interprète principale, la soprano Sally Du Randt, qui est employée à l'année au théâtre d'Augsbourg. A côté d'elle, la malheureuse Véronique Gens apparaît pour ce qu'elle est, une chanteuse sympathique et dotée d'une voix que nous ne contesterons pas, mais toujours aussi lymphatique et dénuée de tout rayonnement. Elle aurait pu être sauvée par la mise en scène: elle ne l'a pas été, à cause d'un travail d'une étonnante pâleur de la part de Macha Makaieff. C'était, je l'avoue, pour elle que j'y allais, espérant qu'elle mettrait un peu de folie, de singularité, d'individualité et, osons le dire, d'émotion dans cette piécette.

Las! Madame a eu l'idée de rendre sérieux et émouvants les deux marionnettes principales; on peut quand même dire qu'il eût été plus simple de prendre une oeuvre où les personnages principaux ont d'eux-mêmes de l'intérêt; surtout, cette entreprise est totalement ratée, la faute en partie à la mollesse incorrigible de Mme Gens: il en reste un spectacle propre sur soi, dans de bons gros décors "Au théâtre ce soir", avec une absence à peu près totale d'humour (sans même parler d'autodérision). On s'ennuie ferme pendant tout le spectacle, entouré qui plus est d'un public qui ne sait pas qu'on se tait à l'opéra et dans la salle d'opéra la plus mal conçue du monde.

Après tous ces malheurs censés nous mettre dans une ambiance festive, c'est avec une forte inquiétude que je me suis rendu hier soir au Châtelet pour Candide de Bernstein. Là encore, c'était le nom du metteur en scène qui m'y attirait, plus qu'une oeuvre dont les mérites musicaux restent bien modestes (à moins de comparer avec la Veuve joyeuse, bien sûr). Ouf! Robert Carsen reste Robert Carsen, et la réussite égale, au moins à proportion des mérites des oeuvres, celle de ses mémorables Alcina (Garnier 1999 et 2004, en attendant 2008?) et Rusalka (DVD TDK indispensable pour qui veut comprendre ce qu'est la mise en scène d'opéra). Je ne détaillerai pas, d'autant plus que chacun pourra s'en rendre compte dès le 20 janvier sur Arte: clarté du dessein général, perfection de la finition, profondeur du travail dramaturgique, sens du rythme et de la variété... Ecco un artista!, comme dirait un autre personnage d'opérette...

Reste à savoir pourquoi on choisit de jouer ce répertoire, a fortiori dans des théâtres subventionnés qui n'ont pas à aller ainsi pêcher le client en jouant la facilité. Mais c'est, une fois encore, une autre histoire!

mercredi 25 octobre 2006

A stupide, stupide et demi

Il paraît que le livret des Paladins est stupide. A force de lire ce genre de propos (avec variantes: plat, fade, inepte, et j'en passe) à longueur d'articles de presse ou de contributions de forum, on finirait presque par y croire. Cependant, on se demande pourquoi tant d'insistance sur le livret de cette oeuvre - que, d'ailleurs, la plupart de ceux qui en proclament la nullité ne semblent pas avoir lu -, alors que tant d'autres sottises passent comme une lettre à la poste dans le monde des amateurs d'opéra:

-Ma mère, je la vois, oui je revois mon village,
O souvenirs d'autrefois, doux souvenirs du pays.
-Sa mère, il la revoit, oui il revoit son village,
O souvenirs d'autrefois, doux souvenirs du pays...

Mais le plus grave problème concernant cette redite pavlovienne, c'est que ce n'est pas vrai! Présentons d'abord la victime, via un lien au texte intégral: http://jp.rameau.free.fr/les_paladins.htm.
Bien sûr, comme tout livret d'opéra à quelques exceptions près, la lecture seule peut paraître déroutante, mais c'est d'efficacité dramatique, et plus précisément de théâtre en musique qu'il est question ici. Les Paladins sont une comédie, qui n'a ni souci de vraisemblance ni prétention à une intrigue extrêmement construite. Cette comédie ne constitue donc en aucune façon une comédie de moeurs, "grand genre" du théâtre comique français depuis Molière; elle en est encore plus loin que Platée, dont l'héroïne éponyme a quelque chose d'une bourgeoise gentilhomme.
Pourtant il y a bien du théâtre ici, et même du fort bon théâtre. Le genre auquel appartient cette pièce n'est pas véritablement un genre établi, encore moins dans le théâtre parlé: il s'agit d'un type de comédie burlesque fondée sur le merveilleux, donnant lieu à une profusion de décors (le château de la fée Manto, la fête des Paladins...). Les éléments textuels sont relativement minces, pour permettre à la danse et sans doute à une forme de mime de la part des personnages de prendre toute leur place, avec un effort très intéressant de la part des auteurs d'intégrer les divertissements dansés, qui sont inhérents à l'esthétique de l'opéra baroque français, à l'action.
Les personnages sont dessinés de façon très nette : le plus intéressant est certainement Orcan, dont les rodomontades pleutres font fortement penser à un personnage de Cadmus et Hermione de Lully; mais Nérine, la piquante, l'intrépide servante de la belle Argie, se porte elle aussi au niveau des grandes servantes de comédie. Argie elle-même, qui pourrait n'être qu'une belle fille passive comme on le voit dans tant d'autres opéras, a quelque chose d'une fragilité enfantine, qui rend touchante sa douleur initiale tout en lui permettant de se réjouir sans contrainte à l'humiliation d'Orcan.
On peut, bien sûr, mépriser ce genre de fantaisie, comme on peut faire la fine bouche sur tout ce qui est drôle, léger, sans prétention. Mais quand on aime le théâtre et qu'on prétend comprendre un peu quelque chose à l'esthétique de l'opéra baroque, je ne vois pas comment on peut sérieusement mépriser ce livret.
Bien sûr, il y a une raison derrière ce massacre en règle. Cette raison, c'est la production de cette oeuvre qui vient d'être reprise au théâtre du Châtelet, dont la création avait eu les honneurs indus d'un DVD (dont est extraite la photo via le site de son éditeur, Opus Arte). Le coupable s'appelle José Montalvo, il est chorégraphe de profession, et surtout un des plus éminents représentants de la branchitude bien-pensante et autosatisfaite. Le produit fini qu'il livre n'a aucun rapport avec les Paladins, dont il n'entend en aucune façon raconter l'histoire; il suffit de voir comment tous les personnages sortent de scène pendant les danses qui sont censées représenter la cérémonie où Orcan est armé pélerin (fin de l'acte I): alors que ces danses sont intégrées à l'action, qu'elles devraient servir à approfondir l'atmosphère et les personnages, Montalvo s'amuse à des simagrées illustrant tout au plus les deux ou trois effets de rythme les plus superficiels de la partition.
Ledit produit fini est fait pour un public précis, auprès duquel il a un grand succès; c'est un public zappeur, qui ne supporte un spectacle qu'à condition qu'il y ait une profusion d'images; surtout, pas de sens, pas de temps pour la réflexion! On comprend, d'ailleurs, qu'un public qui aime ce lavage de cerveau déteste à ce point le Jules César d'Irina Brook (voir message ci-dessous), peu profond certes, mais qui laisse aux émotions le temps de se développer... La bourgeoisie inculte qui lit les suppléments du week-end du Figaro se retrouve idéalement dans ce miroir complaisant, qui lui donne même l'illusion du progressisme (la vidéo) et de la tolérance (vous vous rendez compte, ma chère, il y avait même des Noirs sur scène - peu importe que l'image donnée par Montalvo des Noirs en question soit plus proche du nègre Banania que d'une véritable tolérance: tant qu'ils font ce qu'ils savent faire - parce que ces gens-là, c'est bien connu, ont le rythme dans la peau - ils sont acceptables pour le public bourgeois; qu'ils dansent, soit, mais qu'ils ne prétendent pas s'intégrer au coeur de la société française; avec les intentions contraires, Montalvo livre ainsi une parfaite leçon de racisme ordinaire).
Prétendre retrouver l'essence de la musique de Rameau en vidant l'oeuvre de toute sa substance, en ne jouant que sur son côté, disons, "entraînant", en emplissant la scène jusqu'à l'apoplexie de tout ce qu'il faut pour contenter un public superficiel, Montalvo a ainsi monté un des spectacles les plus stupides des dix dernières années. Honte au Châtelet de l'avoir créé, honte à son directeur actuel de l'avoir repris.

Les présents ont parfois tort

Mais que faisaient-ils, ces quelque 1600 (à vue de nez) spectateurs qui n'avaient rien de mieux à faire que d'aller voir le concert de la Staatskapelle Berlin dirigé par Daniel Barenboïm? N'avaient-il, accessoirement, rien de mieux à faire de leur argent (25 € en dernière catégorie!)?
Evidemment, loin de moi l'idée de les stigmatiser, d'autant plus que j'en ai fait partie, pour ma plus grande douleur. Le pire était certes prévisible, s'agissant du clown Lang Lang, qui a fait semblant de jouer au piano le 5e concerto de Beethoven (et, qui pis est, un bis). Semblant, cela dit, est à prendre cum grano salis, vu le volume sonore qu'il imposait.
Quant à l'orchestre pendant ce pauvre concerto, je n'ai pas de comparaison à faire sinon les soirées de ballet à l'Opéra accompagnées par l'Orchestre Colonne. Des cordes aussi lymphatiques, on n'entend pas cela tous les jours. La Cinquième de Mahler qui a suivi était très légèrement meilleure, mais à ce niveau les nuances ne comptent plus guère. Un assoupissement propice m'a dérobé une partie du pensum, mais ce que j'en ai entendu m'aurait plutôt encouragé à dormir plus.

Le pire de tout: j'ai une place pour ce soir - Radu Lupu (concerto de Schumann) sera certainement meilleur que le singe savant d'hier, mais par quel miracle Barenboïm pourrait-il épargner la Neuvième de Mahler qu'il se propose d'attaquer?

mardi 26 septembre 2006

Je l'ai vu

Je fais partie des nombreux mélomanes qui ont été atterrés lors de la parution du nouveau programme du Châtelet, notamment à cause de la programmation de pas moins de 34 représentations du Chanteur de Mexico, opérette (ou plutôt comédie musicale) de Francis Lopez, "immortalisée" par Luis Mariano.
Mais, comme j'ai un minimum de conscience professionnelle (bien que ce ne soit pas ma profession...), j'ai décidé d'aller voir ce spectacle, en l'occurrence sa seconde représentation jeudi dernier.
Il ne m'a pas été difficile de trouver une place, le début de saison étant comme toujours un peu poussif (mais pas d'illusion, ce sera bondé pour les fêtes!). Le public est bon enfant, très bourgeois et assez vieux, mais pas seulement. Pour autant, il faudrait être stupide pour qualifier ce choix de programmation de "démocratique": vendre 90 € (1ère catégorie) un spectacle pareil, il faut oser...
Bien sûr, on me dira que j'avais des préjugés. Mais c'est loin d'être la première fois que je vais voir un spectacle avec des préjugés et bien souvent ils ont été pulvérisés; ça a notamment été le cas pour les Offenbach donnés dans le même lieu...

Il faut bien en venir à ce qui fâche: la musique. C'est épatant de constater à quel point il n'y a rien là-dedans; le grand mérite de la partition, c'est de n'avoir aucune prétention, mais j'ai envie de dire que qui ne veut rien n'a rien: et on n'a rien. Le seul passage qui ressemble un peu à quelque chose est la scène des conspirateurs au 2e acte; cela ressemble, en fait, très précisément à du Offenbach... L'histoire, elle, vaut ce qu'elle vaut, mais même une excellente hitoire n'aurait pas résisté à la misère intellectuelle de Lopez... Le seul intérêt de la chose est de voir ce qui a pu passionner des milliers de spectateurs il y a un demi-siècle - mais il y a bien d'aurtes succès du passé qui mériteraient une résurrection...

Tout ceci, bien sûr, était prévisible. Ce qui l'était moins, c'est que la mise en scène est exactement aussi nulle que la musique. Oh, bien sûr, il y a bien des sortes de nullité, et le mot est bien vague: des Noces de Marthaler au Couronnement de Poppée de McVicar, on en a vu d'autres... Celle-là, pourtant, est la nullité même: il n'y a rien. Pas de travail en profondeur sur l'oeuvre, les personnages, le contexte -mais ce genre d'intellectualité n'aurait sans doute guère enthousiasmé un public peu gourmet. Mais surtout il n'y a même pas ce à quoi je m'attendais, une espère de vulgarité assumée, triomphante, provocatrice, qui aurait eu le mérite de la franchise et aurait certainement été beaucoup plus drôle que ce spectacle mou.

Il n'est pas étonnant de ce fait que le public, lui aussi, reste mou jusqu'à la fin du 1er acte, quand un décor énorme, d'un kitsch que la mise en scène n'atteint hélas jamais, cadre à l'inévitable tube Mexico. Celui-ci est chanté par un ténor que j'espère ne jamais réentendre, un certain Mathieu Abelli, qui abuse de son fausset d'autant plus facilement que, comme ses collègues, il est affreusement sonorisé. A vrai dire, cela s'expliquerait pour les acteurs Couraud, Benguigui et de Palma, qui n'ont vraiment aucune voix chantée; c'est par contre particulièrement absurde pour l'excellent Frank Leguérinel, seul vrai chanteur professionnel dans cette morne plaine.
L'autre problème du spectacle est que le meilleur chanteur est aussi le meilleur acteur; ceux dont c'est la profession, et qui on sans doute été plus choisis pour leur célébrité médiatique que pour leur talent, sont il est vrai si peu dirigés que la grande banalité de leur jeu n'est pas uniquement leur faute.

L'opérette "triomphe" donc au Châtelet: Jean-Marie Le Pen doit être content, lui qui faisait de la renaissance de l'opérette le seul point de son programme culturel pour la présidentielle de 2002. Et la France, vue à travers le public du Châtelet, paraît désormais suffisamment décérébrée pour tomber dans les bras du triste Nicolas.
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