mardi 25 mai 2010

Combien coûte un billet d'opéra ?

A l'Opéra de Paris, figurez-vous, les places coûtent 150 euros ! Toutes ? Oui, toutes ! C'est du moins ce qu'on m'a rapporté : quand on a comme moi une connaissance intime de toutes ces "petites places" qui coûtent ici 12 euros, là 14, ailleurs 21, où le confort est variable (mais si, il m'arrive parfois de voir tout un spectacle assis !) mais la visibilité et l'acoustique souvent plus que correctes, on ne peut que s'amuser de ce préjugé tenace. Alors que je pourrais aller voir plutôt le Bol d'or au Mans pour seulement 56 €, voire le grand prix de Formule 1 Monza pour une somme encore plus dérisoire, seulement 115 € pour avoir le droit de ne rien voir ; quant à Elton John, quelle bagatelle : 430 € à Monte-Carlo*...
Bien sûr, il serait faux de prétendre que l'opéra est accessible à toutes les bourses ; il serait plus faux encore qu'il suffit de proposer des places bon marché pour assurer une ouverture démocratique totale : les "bonnes" places peu coûteuses étant vite accaparées par les habitués qui peuvent ainsi voir et revoir les spectacles, au détriment d'un public souhaitant découvrir l'opéra (c'est le cas, typiquement, des places debout à 5 € à l'Opéra-Bastille, qui poussent au paroxysme l'illusion de la démocratisation). Il est toujours intéressant d'analyser les stratégies de tarification des maisons d'opéra :
  • à l'Opéra de Paris, on vend à bas prix ce qui le serait difficilement autrement, en s'efforçant à Bastille de stratifier la grille tarifaire en fonction d'une structure sociale souhaitée du public plus qu'en fonction des qualités réelles des différentes places (peut-on réellement prétendre qu'une place du 9e rang de second balcon [35 € pour la plupart des opéras] vaut vraiment trois fois moins qu'une place du 1er rang du même balcon à 90 € ?). À Garnier, le plan de salle, à peine retouché ces quinze dernières années au moins, donne l'impression du plus grand arbitraire, ce qui favorise les habitués qui savent où sont les bonnes affaires, tandis que le public "normal" subit ces inconséquences, souvent de fort mauvaise grâce (on les comprend), mais sans recours possible.

  • au Théâtre de Bâle, que j'aime beaucoup par ailleurs, on considère visiblement que toutes les places du théâtre - de dimension bien plus réduite - sont au minimum très correctes ; les prix ne sont pas très élevés par rapport aux grandes scènes européennes et surtout suisses, avec une première catégorie à 70 € environ, mais pas question de laisser s'y égarer n'importe qui : la 4e et dernière catégorie est à 40 €... Mais l'essentiel du public paie moins en raison de la place essentielle des abonnements, qui offrent des réductions conséquentes, mais présupposent une certaine familiarité préalable avec ce monde culturel.

  • à Marseille, la logique est encore différente : la plus grande partie de la salle est divisée de façon pas forcément évidente en 3 catégories au prix proche (70, 60, 50 €), tandis qu'un vaste amphithéâtre qu'on devine étouffant (13 rangs !) est bradé à 12 €, que vous soyez au 1er rang de face ou au 12 rang de côté. On y est, du coup, sans doute moins strictement entre soi qu'à Bâle (mais aussi, quelle idée d'être pauvre en Suisse !), mais la stratification sociale est brutale et sans appel. Cette logique se retrouve souvent en Europe du Sud, par exemple à la Scala, où seules les deux galeries supérieures proposent des tarifs abordables, alors même que de nombreuses places de fond de loge ne sont pas meilleures que les places à 10 € de l'Opéra Garnier (c'est beaucoup moins le cas à l'Opéra de Rome, il est vrai beaucoup moins prestigieux).
Je l'avoue, j'ai une nette préférence pour la logique utilisée à Paris, qui est en fait dominante dans l'ensemble de l'Europe du Nord (et fréquente ailleurs aussi), qui revient au fond à ceci : le spectateur paie en fonction de ce qu'il est prêt à payer, la qualité de la place, en tout cas dans les théâtres modernes, jouant un rôle finalement relativement secondaire.

On a tort de réduire la question de la démocratisation culturelle à la question du prix des places, même si c'est un facteur important. Problème mathématique** : vous disposez d'un million d'euros de subvention pour organiser un spectacle qui coûte 500 000 € de frais fixes et 100 000 € par représentation. Votre salle compte 1000 places (j'aime les chiffres ronds...) que vous êtes sûr de vendre parce que c'est un spectacle très populaire. Deux hypothèses :
-Prix des places moyen à 30 euros, donc 30 000 euros de jauge par représentation. Vous pouvez donc faire 7 représentations (500 000 € + 7 fois 100 000 € de coût, soit 1,2 Mio. €, contre des recettes d' 1 Mio. € plus 210 000 € de billetterie. La subvention par place est de 143 €.
-Prix des places moyen à 50 €, donc 50 000 euros de jauge par représentation.Vous pouvez faire 10 représentations (500 000 € fixes et 1 Mio. € pour les représentations, soit 1,5 Mio. € de coût, contre des recettes de 1,5 Mio. €). La subvention par place est de 100 €.

Que faites-vous ? C'est un spectacle (par hypothèse) très demandé, que les gens ont très fortement envie de voir ; dans la première hypothèse, le prix des places est bas, ce qui permettra peut-être à quelques personnes modestes d'en profiter, mais la tension sur les places étant plus grande, il y a fort à parier que le public habituel de l'opéra se ruera dessus et ne laissera que les miettes aux autres, or ce public peut payer plus. Dans la seconde hypothèse, vous tenez compte de la capacité financière réelle du public lyrique existant (qui est une donnée d'expérience, qu'on ne parvient que difficilement à faire bouger significativement), vous excluez de fait une partie du grand public (encore que la progressivité des tarifs peut atténuer cet effet), mais vous permettez à 3 000 personnes de plus de voir le spectacle, dont sans doute des gens moins habitués à l'opéra que vos 7 000 de l'hypothèse précédente, et l'effort demandé au contribuable est moindre.

Il n'y a certainement pas de solution miracle, mais la démocratisation culturelle, qui est un bel effort, digne et nécessaire, n'a rien à gagner aux simplifications démagogiques qui en abusent, y compris d'ailleurs dans les milieux culturels (exemple caricatural : le Théâtre de la Ville à Paris, qui avec des tarifs bas et des abonnements très avantageux maintient une caste fossilisée d'abonnés)...

Petit ajout : autre problème de démocratisation culturelle 
À la salle Pleyel, la dernière catégorie (une bonne centaine de places) est à 10 €. Les places s'envolent en général le jour même d'ouverture de la location, profitant toujours aux mêmes habitués, moi le premier. Pour un concert où la catégorie juste au-dessus est à 30 € comme c'est souvent le cas, faire passer ces places de 10 à 15 € (ce qui reste très abordable) permettrait de proposer une fois et demie plus de places dans cette catégorie sans puiser dans les ressources de la salle : une telle disponibilité supplémentaire profiterait certainement à la démocratisation culturelle. Que les salles de concert favorisent l'accès de tous est une bonne chose ; mais doivent-elles favoriser les comportements boulimiques (qui, encore une fois, sont aussi les miens) ?

*Tous ces tarifs sont tirés en ce jour du site de réservation de la Fnac.
**Tout ceci est évidemment simplifié, pour les besoins de la démonstration ; je promets de ne plus jamais faire de maths sur ce blog !
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Petit aparté politique et franco-français :
Notre flamboyant ministre de l'Education Nationale Luc Chatel veut expérimenter un nouveau rythme scolaire avec des cours le matin et des activités sportives l'après-midi. Il veut voir dans le sport une "école du respect des autres, du respect de la règle, de la loyauté et du dépassement de soi" : on peut surtout y voir le reflet d'une éthique du Travail, Famille, Patrie qui est le credo secret de l'action sarkozyste. 
Le modèle imité par le ministre est largement allemand ; Le Monde a déjà souligné qu'à l'heure actuelle les Allemands lorgnent sur le modèle français pour sortir justement de ce modèle, mais ce n'est pas tout. En Allemagne, les après-midi sont certes en partie consacrés au sport, mais aussi, très fortement, à des activités culturelles : on y fait du théâtre, des arts plastiques (pas les crapotages des cours d'art plastique obligatoires et ennuyeux des collèges français), de la musique : dans beaucoup de lycées, il y a des orchestres, par exemple, grâce à ces activités culturelles de l'après-midi. L'orchestre, école de l'écoute, du travail en commun, de l'égalité entre les races et les sexes, de la discipline acceptée au nom d'un projet commun. Entre culture et sport, notre ministre de l'Education nationale a choisi : que dire de plus ?

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