jeudi 7 février 2013

Dix ans après, retour à l'Opéra

En France, le Premier ministre actuel s'appelle Lionel Jospin. Du moins sur une petite partie du territoire national, relié par la ligne 8 du métro parisien et allant de la place de la Bastille à celle de l'Opéra (on dirait un itinéraire de manif) : comme vous l'aurez compris, je suis allé voir deux des reprises de cette saison pauvre en nouvelles productions à l'Opéra de Paris, Khovanchtchina de Moussorgsky à Bastille, Le Nain de Zemlinsky et L'enfant et les sortilèges de Ravel à Garnier.
De la mortalité de l'art théâtral : comment ce qui était supportable en 1999 est-il devenu aussi ringard ?


Sans doute, aucun des deux spectacles n'était vraiment indispensable, et seul le hasard de mes passages parisiens m'y a entraîné. Si je suis allé revoir Khovanchtina, c'est uniquement parce que c'est un chef-d’œuvre, et, bien sûr, je ne me faisais aucune illusion sur la mise en scène d'Andrei Serban : je l'avais vue en 2001, et déjà alors je n'avais pas été très édifié par ce spectacle qui ne peut être sérieusement qualifié de mise en scène. Une demi-génération plus tard, ayant qui plus est entre temps découvert un peu plus ce que peut dramatiquement l'opéra (merci M. Mortier, merci l'Opéra de Munich, et quelques autres), les choses ne se sont pas arrangées : on se demande comment on peut encore supporter ces décors massifs et sans signification, ce plateau perpétuellement inanimé, cette littéralité plate qui est particulièrement impardonnable dans une œuvre aussi riche - et ce d'autant plus que Serban, qui n'a jamais été un génie, a tout de même fait bien mieux que cela, notamment avec sa Lucia di Lammermoor qui illustrait à merveille l'écrasement de la femme dans une société de violence. Sans nul doute, cette production faisait partie des pires productions de l'ère Gall (oui, je les ai presque toutes vues) : fallait-il la reprendre ?

Le problème, c'est que le spectacle ne vaut pas mieux musicalement. Sur ce point, les responsabilités sont claires : c'est la fosse qui pèche, soit que le chef Michail Jurowski n'ait vraiment pas assez fait travailler l'orchestre, soit que l'orchestre lui-même ait décidé, comme souvent, qu'il n'était pas digne d'eux de travailler avec lui et aient décidé de saboter le spectacle, ce qui n'est pas impossible (mon hypothèse personnelle serait plutôt un mélange des deux). En 2001, Marfa était Larissa Diadkova, voix ample, phrasé généreux, sensibilité délicate et expressive. En 2013, Marfa était Larissa Diadkova (quelle originalité), la voix désormais abîmée ; surtout, la chanteuse est contrainte par les vents adverses de rester en bord de scène, les yeux rivés sur le chef pour tenter de garder un contact avec la fosse - ne pas s'étonner si son chant est moins parfait, moins expressif, moins percutant qu'il y a onze ans. Je pourrais détailler toute la distribution, mais je ne suis pas sûr que ce serait très juste : on ne saurait surestimer le rôle déterminant du chef dans la réussite de la moindre prestation vocale, même s'il me paraît certain que la distribution réunie cette année est moins homogène et moins solide que celle d'il y a onze ans, y compris pour ceux qui redoublent : le règne des grandes voix, ce n'est pas pour aujourd'hui ! J'ai réécouté l'enregistrement radio d'il y a onze ans : quel souffle dans la direction de Conlon ! Quel engagement, quelle portée dramatique chez tous ! Le métier de directeur d'opéra est là aussi, plutôt que de nous fournir même pour des petits rôles pas difficiles à distribuer des voix aussi insupportables que celle de Nataliya Tymchenko en Emma !

Paradoxalement, l'autre reprise du moment fait passer une soirée beaucoup plus agréable, sinon totalement passionnante. Paradoxalement, dis-je, car en soi les deux œuvres au programme sont loin d'être aussi intéressantes que le chef-d’œuvre posthume de Moussorgsky. Je n'aime pas beaucoup, et je n'estime pas beaucoup non plus toutes ces opéras post-romantiques allemands qu'on entend nous faire passer pour des chefs-d’œuvre, de La ville morte de Korngold au Son lointain de Schreker (de même que je m'intéresse de moins en moins aux œuvres de Strauss et à la modernité en toc de Salomé ou d'Elektra) ; et je n'ai jamais eu un goût bien prononcé pour la pochade sans prétention de Ravel et Colette. Cela dit, ce Nain dont je n'avais que des souvenirs très flous des deux séries de représentations de la fin des années 90 m'a beaucoup plus intéressé que les œuvres citées, au-delà d'une première demi-heure qui m'a fait regretter d'être venu. La suite est vraiment intéressante, à vrai largement grâce au livret d'après Wilde, la musique de Zemlinsky cette fois raisonnablement bien servie par l'orchestre (dirigé par Paul Daniel) offrant, disons, un accompagnement musical de qualité, sinon de grande originalité. Dommage simplement que la distribution ne soit pas totalement adéquate : si je pardonne beaucoup à Charles Workman, j'ai plus de mal avec Nicola Beller Carbone, que j'entendais pour la première fois (?). Certes ce genre de rôle est extrêmement délicat, mais il faut bien avouer que pas grand-chose ne passe du personnage, et surtout pas la lumière qu'il doit dégager.
Les choses se dégradent après l'entracte : sans doute L'enfant n'est-il pas une œuvre désagréable, mais la toute petite subversion d'ailleurs annihilée par la fin qu'y a placée Colette n'est plus lisible aujourd'hui, et ce qui reste, c'est la trame de l’œuvre : une succession de petites scènes sans nécessité, qui donne l'occasion à Ravel d'écrire une partition qui ressemble plus à un échantillonneur de la musique française de son temps qu'à une œuvre achevée. Jones, qui livre un travail raisonnablement intéressant en première partie, ne sait visiblement pas non plus surmonter cet hétéroclite, et cette manière de baisser le rideau entre chaque scène pendant une éternité le temps de mettre en place la suivante est devenue insupportable aujourd'hui.
Mais plus encore que chez Zemlinsky il y a ici un gros problème de distribution, qui est sans doute largement un problème de préparation : personne n'a visiblement aidé Gaëlle Méchaly à animer son Enfant, et dans les autres rôles, outre quelques très bons chanteurs (Amel Brahim Jelloul), on retrouve de vrais problèmes joints à une même impression d'impréparation.
Je n'ai pas détesté ce retour en arrière sur l'époque où je commençais à fréquenter la grande boutique, j'ai pris plaisir à redécouvrir Le Nain, et vraiment, je n'ai pas passé une mauvaise soirée. Mais on dit parfois que c'est sur la qualité des reprises qu'on juge une grande maison : dont acte.

En attendant, préparez-vous : ayant par chance manqué Carmen en décembre, je serai en mesure de commenter la première de Hänsel et Gretel, la seule autre nouvelle production véritable de cette saison pauvrissime. Peut-être même en direct sur Twitter, qui sait ?

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