jeudi 12 octobre 2006

Le triomphe des Troyens

Depuis le temps que je veux faire un article synthétique sur les atouts et les difficultés des reprises... La reprise des Troyens mis en scène par Herbert Wernicke à Salzbourg en 2000, dont la première à l'Opéra Bastille a eu lieu hier soir à Bastille, aurait pu être une occasion, mais il va falloir patienter; je ne parlerai donc que de cette reprise-là.

Cette reprise était d'autant plus périlleuse que la production n'avait pas été reprise, à Salzbourg ou ailleurs, depuis 2000, et qu'entre temps Wernicke, terrassé par une crise cardiaque en 2002, n'était plus là pour défendre lui-même son travail. Disons-le clairement: ses assistants s'en sont tirés avec les honneurs, bien loin de tant de reprises molles qu'on a connues ces dernières années.

De quoi s'agit-il ici? Tout simplement d'un des grands chefs-d'oeuvre de la mise en scène d'opéra de ces dix dernières années, d'une cohérence et d'une efficacité théâtrale qui ne surprennent pas chez Wernicke, mais n'en sont pas moins admirables. Wernicke a choisi la monumentalité, avec un décor d'une grande simplicité mais également d'une grande beauté, et un statisme assumé qui vise à mettre en évidence les grandes lignes de la partition et du drame. Ne nous y trompons pas: chez Wernicke, ce statisme est bien un choix, pas un signe d'impuissance. Quiconque connaît sa prodigieuse Calisto de Cavalli (bientôt disponible en DVD) , nourrie à la commedia dell'arte, sait qu'il était tout aussi capable de l'inverse. Dans ce statisme, la violence apparaît à nu; une des scènes les plus admirables de ce spectacle est celle où les Troyens viennent entourer Cassandre, pétrifiée dans sa douleur, de leurs armes qu'ils croient désormais inutiles, avant que les Troyennes ne jettent dédaigneusement des fleurs sur le cercle formé par ces armes: rarement on aura vu sur une scène d'opéra pareille incarnation visuelle de la solitude et de la douleur.

Bien sûr, Paris avait déjà vu plusieurs productions récentes des Troyens, notamment celle donnée pour l'ouverture de l'Opéra Bastille en 1990 (production de Pierluigi Pizzi que je n'ai pas vue, mais qui ne semble pas avoir laissé un souvenir impérissable) et la récente production du Châtelet pour l'année Berlioz: loin de moi l'idée de contester la réussite musicale de ce dernier spectacle, encore que je ne partage pas le délire autour de Susan Graham et Anna Caterina Antonacci, plus bonnes filles que tragédiennes (ce qu'est, incontestablement, Deborah Polaski qui chante Cassandre ET Didon à Bastille). Scéniquement, le spectacle invertébré et souvent amateuriste de Yannis Kokkos était cependant indéfendable, sauf à ne jurer que par un académisme rance qui satisfait il est vrai beaucoup de monde dans le public lyrique.

Il est donc bien dommage qu'une partie du public parisien ait prouvé son incompétence théâtrale en huant le travail tellement supérieur de Wernicke (huer un mort, quel bon goût). Gerard Mortier m'a souvent déçu dans les productions qu'il a importées de ses postes antérieurs comme dans celles qu'il a créées pour Paris: je ne puis que le remercier chaleureusement pour cette magnifique réussite qui fait honneur à l'Opéra de Paris.

mardi 3 octobre 2006

Actualités diverses

Quand on voit beaucoup de choses, on n'a pas forcément le temps d'écrire beaucoup... Donc, quelques notes en vrac:

-D'abord: Vive le clavecin! Magnifique concert à la Cité de la Musique, dans un amphithéâtre malheureusement pas plein en raison d'un tarif prohibitif, autour du virginal anglais au XVIe et XVIIe siècles. Musique d'une richesse étonnante, tissée en un programme alternant lamentos et danses bondissantes, par 3 interprètes, pas moins: Olivier Fortin, Skip Sempé et Pierre Hantaï, sur trois beaux instruments que la note de programme n'a hélas pas pris la peine de mentionner.
Je plains les pauvres pianistes, avec leurs Steinway/Bösendorfer tous semblables. Quand se rendra-t-on compte que cette monomanie instrumentale est un appauvrissement considérable de la richesse de tout un répertoire?

-Ensuite, des reprises très agréables à l'Opéra, avec une Clémence de Titus (Mozart) éclairée par la magnifique Elina Garanca mais endormie par un chef indigne [je reparlerai de ce spectacle ultérieurement...], et une Salomé qui tient la route, grâce à une interprète d'exception, Catherine Naglestad. J'ai vu deux représentations de ce spectacle, très différentes: le 27 septembre, il a fallu une demi-heure pour que les choses démarrent; le 1er octobre, tout était bien dès le début. Mystère...

-Lors de la dernière Technoparade, un des slogans était "Monter le son pour lutter contre la faim". Magnifique bonne conscience occidentale qui orne ses petits plaisirs égoïstes de belles intentions (je ne prétends pas sauver le monde en allant à l'Opéra, pour ma part)...
Mais aussi atterrante conception de la musique, où seul le volume sonore compte. Pour moi la musique doit être une émanation du silence, pas une manière d'occuper un espace. C'est bien la différence entre la musique classique et un certain nombre d'autres musiques dont la techno: dans un cas, il faut aller vers elle, qui ne se donne qu'à ceux qui veulent bien parcourir le chemin; dans l'autre, elle vient vers toi sans te demander ton avis, s'empare de toi et tue toute pensée. Sans doute peut-elle ainsi combler des vides - ça ou les psychotropes...

mardi 26 septembre 2006

Je l'ai vu

Je fais partie des nombreux mélomanes qui ont été atterrés lors de la parution du nouveau programme du Châtelet, notamment à cause de la programmation de pas moins de 34 représentations du Chanteur de Mexico, opérette (ou plutôt comédie musicale) de Francis Lopez, "immortalisée" par Luis Mariano.
Mais, comme j'ai un minimum de conscience professionnelle (bien que ce ne soit pas ma profession...), j'ai décidé d'aller voir ce spectacle, en l'occurrence sa seconde représentation jeudi dernier.
Il ne m'a pas été difficile de trouver une place, le début de saison étant comme toujours un peu poussif (mais pas d'illusion, ce sera bondé pour les fêtes!). Le public est bon enfant, très bourgeois et assez vieux, mais pas seulement. Pour autant, il faudrait être stupide pour qualifier ce choix de programmation de "démocratique": vendre 90 € (1ère catégorie) un spectacle pareil, il faut oser...
Bien sûr, on me dira que j'avais des préjugés. Mais c'est loin d'être la première fois que je vais voir un spectacle avec des préjugés et bien souvent ils ont été pulvérisés; ça a notamment été le cas pour les Offenbach donnés dans le même lieu...

Il faut bien en venir à ce qui fâche: la musique. C'est épatant de constater à quel point il n'y a rien là-dedans; le grand mérite de la partition, c'est de n'avoir aucune prétention, mais j'ai envie de dire que qui ne veut rien n'a rien: et on n'a rien. Le seul passage qui ressemble un peu à quelque chose est la scène des conspirateurs au 2e acte; cela ressemble, en fait, très précisément à du Offenbach... L'histoire, elle, vaut ce qu'elle vaut, mais même une excellente hitoire n'aurait pas résisté à la misère intellectuelle de Lopez... Le seul intérêt de la chose est de voir ce qui a pu passionner des milliers de spectateurs il y a un demi-siècle - mais il y a bien d'aurtes succès du passé qui mériteraient une résurrection...

Tout ceci, bien sûr, était prévisible. Ce qui l'était moins, c'est que la mise en scène est exactement aussi nulle que la musique. Oh, bien sûr, il y a bien des sortes de nullité, et le mot est bien vague: des Noces de Marthaler au Couronnement de Poppée de McVicar, on en a vu d'autres... Celle-là, pourtant, est la nullité même: il n'y a rien. Pas de travail en profondeur sur l'oeuvre, les personnages, le contexte -mais ce genre d'intellectualité n'aurait sans doute guère enthousiasmé un public peu gourmet. Mais surtout il n'y a même pas ce à quoi je m'attendais, une espère de vulgarité assumée, triomphante, provocatrice, qui aurait eu le mérite de la franchise et aurait certainement été beaucoup plus drôle que ce spectacle mou.

Il n'est pas étonnant de ce fait que le public, lui aussi, reste mou jusqu'à la fin du 1er acte, quand un décor énorme, d'un kitsch que la mise en scène n'atteint hélas jamais, cadre à l'inévitable tube Mexico. Celui-ci est chanté par un ténor que j'espère ne jamais réentendre, un certain Mathieu Abelli, qui abuse de son fausset d'autant plus facilement que, comme ses collègues, il est affreusement sonorisé. A vrai dire, cela s'expliquerait pour les acteurs Couraud, Benguigui et de Palma, qui n'ont vraiment aucune voix chantée; c'est par contre particulièrement absurde pour l'excellent Frank Leguérinel, seul vrai chanteur professionnel dans cette morne plaine.
L'autre problème du spectacle est que le meilleur chanteur est aussi le meilleur acteur; ceux dont c'est la profession, et qui on sans doute été plus choisis pour leur célébrité médiatique que pour leur talent, sont il est vrai si peu dirigés que la grande banalité de leur jeu n'est pas uniquement leur faute.

L'opérette "triomphe" donc au Châtelet: Jean-Marie Le Pen doit être content, lui qui faisait de la renaissance de l'opérette le seul point de son programme culturel pour la présidentielle de 2002. Et la France, vue à travers le public du Châtelet, paraît désormais suffisamment décérébrée pour tomber dans les bras du triste Nicolas.

vendredi 15 septembre 2006

Rentrée

Je viens de voir le film Adieu ma concubine, qui n'est sans doute pas un très bon film, mais qui parle d'opéra chinois. Je n'y connais absolument rien ; ce qui m'a intéressé, c'est la manière dont, dans l'opéra chinois, ce n'est pas seulement la musique et le texte qui sont transmis de génération en génération, mais aussi la gestuelle, les costumes et même le maquillage des acteurs.
Ce n'est pas le cas dans notre monde opératique occidental. Certains le regrettent sans doute, et les nombreux spectateurs qui ont hué le metteur en scène Andrei Serban pour la première représentation de Lucia di Lammermoor à l'Opéra Bastille samedi dernier en font sans doute partie. La production de Serban n'est pas intouchable, et je trouve à cette reprise, comme souvent avec les reprises de l'ère Mortier, une certaine mollesse dans l'exécution de la mise en scène, sans doute due aux conditions de répétition. Mais il y a de nombreuses belles idées, de belles images que ceux qui ont de la beauté en scène une vision stéréotypée ne savent pas voir. L'actualisation de Serban, qui évite la maladresse de situer l'action dans une époque trop déterminée, est nourrie à la substance de l'oeuvre, où la violence est omniprésente, et où à la fin la violence apparaît comme la seule réponse à la violence. L'utilisation du personnage anecdotique de Normanno, le sbire d'Arturo, est remarquable ; face au pouvoir de la religion (Raimondo, au rôle extrêmement trouble) et aux forces de la politique (Arturo/Enrico), il est entre autres les forces de l'argent, et cette trinité sinistre domine admirablement la mise en scène de Serban, face à l'innocence en danger de Lucia. Celle-ci perd son innocence très tôt, confrontée à la complexité du monde : dès le 2e acte finalement, elle est contrainte de rentrer dans des jeux troubles pour ne pas être broyée par une machine qui la dépasse.
On me reprochera de consacrer trop de place à la mise en scène et pas assez à la partie musicale. Je répondrai que ce qu'on appelle " la partie musicale " se réduit souvent à un jeu de bons et de mauvais points pour les chanteurs et le chef, ce qui m'intéresse vraiment très peu; j'ajouterai quand même que, pour une oeuvre qui n'est pas le sommet de la création musicale de l'Occident, nous avons pu assister à une exécution de niveau très satisfaisant: dominée par une Natalie Dessay au timbre désormais assombri (je veux dire par là enrichi) et à l'incarnation sans faille, la soirée présentait en outre un excellent baryton, Ludovic Tézier (belle voix sombre et incarnation sobre -son personnage n'est pas un méchant d'opérette) et un ténor qui tient la route sans séduire. Très médiocre en revanche le malheureux Arturo, l'époux assassiné. Pidò efficace, parfois un peu bruyant.

Ceux qui n'ont pas aimé pouvaient toujours aller au Théâtre des Champs-Elysées voir la tiède soirée Roland Petit, vue la veille, qui montrait bien que la médiocrité satisfaite et bénie par le temps remporte toujours un grand succès...

vendredi 8 septembre 2006

Bonjour...

En attendant mieux, une petite présentation provisoire de ce blog: c'est le blog personnel d'un mélomane intéressé par la musique (exclusivement "classique", du XVIIe... au XXIe siècle).
Je ne chercherai pas absolument à coller à l'actualité, mais étant actuellement (entre autres) à Paris, je parlerai évidemment de ce qui se passe à Paris: Opéra de Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le Châtelet ou ce qu'il en reste, ma chère Cité de la Musique, et très bientôt Pleyel!
Si un peu de vitriol se glisse épisodiquement dans ces lignes, vous ne m'en voudrez pas!
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